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Cinéma Trash - 24/10/07

Rencontre avec Angélique Bosio





Rencontre avec Angélique Bosio, à l’occasion de la première française de son documentaire sur le Cinéma de la Transgression, «Llik your idols», lors de la 13ème édition de L’Etrange Festival de Strasbourg.

© Angélique Bosio
New York, les années 80. Dans la mouvance du courant musical No Wave –fait de compositions violentes, dissonantes- un certain nombre d’artistes se mirent à produire des films gores, sexuels, politiques, drôles, fauchés, bref : plutôt trashs et totalement undergrounds. Ces artistes se fréquentaient, participaient aux projets des uns et des autres. Nick Zedd, théoricien de ce qu’il nomme dans un manifeste « le Cinéma de la Transgression », explique dans le documentaire «Llik your Idols» qu’ils étaient à l’époque, à la fois autonomes et interdépendants.

© Joe Coleman
Angélique Bosio s’est intéressée à cet élan contestataire spontané, à sa créativité et à l’émulation qu’il produisait, ainsi qu’à l’éventuelle tentation de réécrire cette période trente ans plus tard. Quatre figures emblématiques, ayant des positions artistiques différentes, lui servent de fil conducteur : Lydia Lunch , Richard Kern , Nick Zedd et Joe Coleman. D’autres témoins, d’autres historiens interviennent également, tels Thurston Moore des Sonic Youth ou Jack Sargeant auteur d’un livre somme sur le Cinéma de la Transgression, «Deathtripping : The Cinema of Transgression». Angélique Bosio, qui travaille dans la production cinématographique depuis quelques années et collabore occasionnellement à certains magazines, signe là son premier long-métrage : dense et pertinent, propre à développer une curiosité immédiate pour tous ces personnages mythiques et pourtant partiellement confidentiels.

Pour commencer, une question renversante d’originalité : qu’est-ce qui t’as amené à réaliser ce documentaire sur le « Cinéma de la Transgression » ? La musique, je crois ?

Angélique Bosio : J’écoutais beaucoup de musique, c‘était plutôt ça que le cinéma qui m’intéressait à l’époque. J’écoutais évidemment l’incontournable groupe Sonic Youth -et des groupes affiliés comme les Pussy Gaylord, les Royal Truck, etc. Il y a une couverture magnifique d’un album des Sonic Youth qui s’appelle « Evol » : c’est une photo de Lung Leg -une des actrices du mouvement- faite par Richard Kern. Et un autre album, « Sister », dont les photos sont faites par Richard Kern… C’est d’abord par les photos que j’ai connu Kern, et le mouvement par la suite.
Et puis il y avait toute cette légende autour de Nick Zedd, comme quoi c’était un traître. Je ne savais pas trop qui c’était, ce que ça racontait, mais apparemment Nick Zedd avait fait quelque chose de fabuleux dans les années 80 et tout le monde se retournait un peu contre lui. Il y avait une idée comme ça, cette image du traître qui, en plus, était beau comme un dieu, une sorte de Dorian Gray, de type qui ne vieillissait pas. Forcément ça rend curieux : on a 13/14 ans, on va voir un petit peu ce qui est affilié à la musique qu’on écoute.
© Nick Zedd
C’est un de mes amis –qui a fini par faire la musique du documentaire, il fait partie du groupe dDamage avec son frère : les frères Hanak, Fred et JB- et cet ami là, JB Hanak, m’a donné une cassette pirate. Des cassettes distribuées à l’époque par Haxan. Et j’ai vu ces films. Je pense que c’est assez marquant quand on n’a pas forcément une culture cinématographique. C’est assez étrange ! Et puis c’était un peu la cassette qu’on planquait parce qu’on ne voulait pas trop que ses sœurs et ses parents voient ce qu’on regardait. Je me rappelle d’un film, «Orgasm» de Nick Zedd, je me suis dit «ah ben, oui… je suis tombée sur un porno…». C’est assez marquant, et en même temps, ça doit être les premières personnes qui m’ont ouvert au cinéma et à différentes formes d’art -peut-être plus à la photo. C’est vraiment un élément déclencheur, catalyseur.
Tout naturellement, les années qui ont suivi, je pensai écrire quelque chose dessus et heureusement je ne l’ai pas fait parce qu’il y a le livre de Jack Sargeant qui est parfait ! Puis quand j’ai commencé à travailler dans ce milieu-là, j’ai fait ce documentaire. Mais ça c’est fait très naturellement, c’était une idée très simple.

Est-ce que les acteurs de ce mouvement ont été faciles à contacter ? Lydia Lunch, Nick Zedd, Richard Kern par exemple sont encore dans une démarche artistique, est-ce qu’ils étaient difficiles à joindre, à convaincre ?
Angélique Bosio : Pas du tout. Quand je dis que ça c’est fait simplement, ça en est presque ridicule ! C’est-à-dire qu’une semaine, dix jours peut-être, avant de partir j’ai calé les rendez-vous en allant simplement sur internet, sur leurs sites. Et ils ont immédiatement répondu. Que ce soit Joe Coleman, Richard Kern, Nick Zedd, etc. Lydia Lunch, ça a été plus compliqué de la joindre, mais pas à cause d’elle. Ensuite, quand on a fait les interviews, au fur et à mesure d’autres personnes m’ont fait confiance, on m’a parlé d’autres personnes, etc. Ça s’est fait comme ça.
Ils sont tous d’une grande aide en ce moment, ils font beaucoup de promotion pour le documentaire. Ça c’est extraordinairement bien passé, de façon très simple, de façon directe, par e-mail, par téléphone… Il y a des rapports différents avec chacun parce que ce sont des personnalités vraiment toutes très différentes, mais ça a été un plaisir, vraiment, de travailler avec eux.

Est-ce qu’il y a des figures de cette époque que tu regrettes particulièrement de ne pas avoir pu rencontrer ? Soit que la personne soit morte, soit qu’elle ait disparu, comme Lung Leg par exemple?
© Lung Leg
Angélique Bosio : Là il y a des regrets dans trois catégories : les morts, les disparus et les autres qui ne répondent pas forcément. 1/ Il y a David Wojnarowicz qui est mort, c’est vraiment dommage… 2/ Parmi les disparus, il y a Lung Leg, qui n’a pas totalement disparu, mais il y a une histoire un peu particulière autour d’elle. Je suis assez fascinée par Lung Leg parce que je trouve que c’est une des « actrices » de ce « mouvement » qui est la plus intéressante. Mais apparemment elle a eu quelques petits problèmes de dogue et de santé mentale, et ses parents l’auraient ramenée en Pennsylvanie, lui offrant un coffee shop dont elle pourrait s’occuper : enfin bref, un retour un peu brusque à la réalité, je pense ! Ça c’est une personne que j’ai essayé de contacter avec beaucoup de difficultés et c’est peut-être mon plus grand regret. Une autre, c’est Cassandra Stark qui a réalisé et tourné dans des films : impossible de la contacter. On m’a dit récemment que ça manque un peu de femmes dans ce documentaire. Ben voilà, malheureusement c’est pour ça. 3/ Il y a aussi des personnes qui n’ont jamais répondu, ou qui ont réfléchi et dit non, comme Fœtus…
Mais au final, je suis contente d’avoir les gens que j’ai parce que je ne voulais pas forcément que des figures emblématiques -à part les quatre que j’ai. Ce qui m’intéressait aussi c’était les gens qui étaient à la périphérie de tout ça. Qui n’étaient pas vraiment actifs au même sens que Kern pouvait l’être. Mais des gens qui les ont vus, qui les connaissaient tout simplement : qui ont vu ça se former et puis disparaître et devenir autre chose.

À l’époque, ces gens-là avaient créé un réseau -avec quelques supports, magazine, festival- : est-ce qu’ils ont encore ce genre de fonctionnement ? Faire exister une œuvre ça a toujours été difficile : avant c’était parce qu’il n’y avait pas forcément d’accès à la diffusion et maintenant ce serait peut-être pour la raison inverse ? Myspace par exemple…

Angélique Bosio : Je vois deux questions dans ce que tu viens de me dire.
© Lydia Lunch
1/ Déjà est-ce qu’ils sont toujours en réseau ? Oui, mais les réseaux sont différents et les relations aussi. Par exemple, Richard Kern, Lydia Lunch et les Sonic Youth continuent à travailler ensemble, sont amis, mais ne collaborent plus de la même manière. Kern m’a dit un jour « la seule raison pour laquelle on parle encore du Cinéma de la Transgression c’est qu’il y a des gens comme Matthew Higgs, en Angleterre » (il s’occupe d’une institution culturelle, artistique, l’ICA, il est curateur). Ce sont des gens qui ont à peu près mon age et qui regardaient ça quand ils étaient un peu plus jeunes.
2/ Maintenant, il y a une facilité d’accès à certains matériels, à certains modes de promotion -comme le Myspace, justement- qui me donne l’impression, peut-être à tort, que beaucoup de gens veulent faire des choses, mais ne les font pas au mieux. Et qu’ensuite ils jettent un peu ça en pâture sur le net. Je trouve ça dommage. Moi je suis un peu ringarde : j’aime encore acheter mes cd, ne pas les télécharger ! Je pense qu’il y a quelque chose qui se perd… Mais même moi, j’ai pu faire ce documentaire parce que justement : je ne suis pas réalisatrice, je ne suis pas technique, mais je pouvais avoir une caméra, je pouvais à peu près m’en servir, demander à un ami de m’aider et faire ça simplement ; j’ai pu le monter en grande partie chez moi. Donc je fais partie des gens à blâmer ! Je pense qu’on se pose moins de questions avec le numérique : on peut filmer tout ce qu’on veut et on ne pense pas forcément au montage avant, par exemple…
L’idée de faire la promotion du documentaire sur Myspace elle me dérange un peu. J’aime bien que les choses soient difficiles à trouver, difficiles à voir. Ça leur procure peut-être une importance qu’elles ne devraient pas avoir ? Mais j’aime bien le hasard, j’aime bien les gens qui vont fouiner vraiment. Il y a trop d’infos pour moi et tout se consume très vite. Mon dieu : j’ai l’impression d’avoir pris 80 ans d’un coup !

On parle de diffusion : ton documentaire -1h09- n’a pas un formatage télé.
Pas de formatage télé malgré le fait que j’ai dû harceler Arte pendant un certain temps ! J’ai démarché Arte à plusieurs étapes du documentaire parce que ça a été un peu chaotique -sur cinq ans forcément ! Je suis passée par différentes boîtes de production aussi… Mais je ne désespère pas ! La case Trash c’est quelque chose d’assez récent sur Arte, et je pense que ça commence à avoir sa place. Mais avant cette case-là est-ce qu’il y avait une place pour ce documentaire sur Arte ? Je n’en sais rien. Et puis moi je l’avais commencé et il n’était pas terminé : ça ne se passe pas comme ça en production, ça ne se passe pas comme ça pour les préachats ou pour les achats… Bref, pas de formatage télé parce que j’ai très vite compris que j’allais être un peu seule dans ma galère, donc autant me faire plaisir, autant ne pas me limiter en temps et en qualité d’images, ne pas me censurer moi-même. Voilà, j’attends de voir si des télés seront intéressées, mais je pense que c’est un documentaire qui doit passer en festival, qui doit peut-être sortir en DVD avant… Il était question qu’un film se fasse sur le Cinéma de la Transgression, type « 24 Hour Party People » de Michael Winterbottom, sur la scène de Manchester… Je me dis que c’est aussi des choses comme ça qui a un moment donné se mettent ensemble, et pourquoi pas, là, ça pourrait intéresser des télés… C’était mon but au début, la télé, ce n’est plus une obligation. Ça me ferait plaisir, ça aiderait le documentaire mais ce n’est pas la priorité.

Tu trouves que c’est une bonne idée la case trash d’Arte?
Oui, ça me semble intéressant. Je ne regarde pas beaucoup la télé, mais je ne vois ça nulle part -ou alors sur des chaînes câblées très précises où il n’y a que ça. L’avantage, c’est de mélanger. De faire connaître différentes choses à différentes personnes qui ne seraient peut-être pas arrivées à voir un film de Russ Meyer si ça n’était pas passé ce soir-là sur la case trash d’Arte. J’aime bien cette idée, par contre est-ce que ça ne mériterait pas parfois d’être un peu plus trash ? Parce que les Russ Meyer, par exemple, ce sont déjà des classiques. Est-ce qu’il ne faut pas prendre un peu plus de risques avec des longs-métrages de jeunes gens qui sont vraiment symptomatiques, qui reflètent vraiment ce qui est trash aujourd’hui ? Parce que c’est quelque chose qui est très relatif. Ça a été tellement galvaudé comme terme, c’est aussi tellement racoleur pour d’autres choses… Russ Meyer je ne le trouve pas trash… Ce n’est pas un reproche, je trouve que c’est nécessaire d’avoir une case comme ça, moi ça me fait plaisir de savoir que ça existe. Mais est-ce qu’il ne faut pas aller plus loin dans ce mélange des genres et des générations ?

Est-ce que tu as des suggestions de films qui pourraient y figurer ?
Peut-être quelque chose d’expérimental, qui déroge avec les codes… Harmory Korine : « Gummo » ça ne respecte aucune règle académique, c’est fabuleux. FJ Ossang en France. « Breakfast on Pluto » de Neil Jordan ? Les films d’Aldo Lado ?

Jenny Ulrich

Un très grand merci à Angélique Bosio !
La sortie DVD du documentaire «Llik your Idols» est prévue en France pour le mois de février 2008 chez l’éditeur Le chat qui fume.

Edité le : 09-11-07
Dernière mise à jour le : 24-10-07