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ARTE Reportage

Le magazine d'actualité internationale. Tous les samedis à 18h50. Présenté en alternance par William Irigoyen et Andrea Fies

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14/10/09

Rendez-vous à Cracow

C’est l’un de ces endroits qui vous laisse songeur. Cracow ne peut pas plaire à tout le monde. Normal, c’est un endroit hors du commun.

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Il y a neuf ans, Cracow avait tout d’une ville fantôme. L’unique pub du coin était une bâtisse délabrée en bois, il était à vendre. C’est alors que Fred Brophy et sa femme Sandi sont arrivés. Pendant 25 ans, ils avaient sillonné le pays avec la célèbre Fred Brophy's Boxing Troup, la dernière troupe de boxe itinérante d’Australie, peut-être même la dernière au monde . En Australie, Fred est une icône du divertissement populaire. Aujourd’hui encore, il se produit avec son spectacle d’attractions foraines traditionnelles. Sa troupe se compose de dix boxeurs. A condition d’avoir plus de seize ans, tous ceux qui osent peuvent relever le défi et se mesurer à l’un de ses hommes. Il y a soixante dollars australiens à la clé pour ceux qui arrivent à tenir trois rounds. Et ceux qui perdent auront au moins vécu cette expérience pas comme les autres. Après le combat, tout le monde va boire un verre. That's the Australian spirit : « On est comme ça, en Australie. »

Pour devenir propriétaires du pub, Fred et Sandi ont dû débourser quelque chose comme un dollar cinquante. Construite dans les années 30, la bâtisse en bois avait du style : une véranda sur tout le pourtour, de superbes planchers anciens, un comptoir, des chambres d’hôtel avec leur mobilier d’origine et une arrière-cour ombragée avec un jacaranda. C’est d’ici qu’encore aujourd’hui, ils partent pour se produire avec leur spectacle itinérant, traversant le Queensland et la Nouvelle-Galles du Sud vers Rockhampton ou Birdsville. Et quand il leur arrive de monter leur tente derrière le pub, c’est jour de fête à Cracow.

Ce qui attire les gens à dans ce lieu perdu, ce n’est ni sa taille, ni les curiosités à visiter dans les environs, pas plus que le raffinement culturel de l’Outback, l’arrière-pays australien. Même pas une enseigne en forme de crevette géante ou de mouton à la broche pour promettre aux voyageurs de passage de quelconques plaisirs gustatifs. Bien au contraire : la route goudronnée s’arrête à un mile et demi de Cracow. Pour arriver ici, il faut déjà être sur la route de nulle part. Disons-le sans détour : ceux qui atterrissent ici sont simplement perdus. Sur la carte du Sud-Est du Queensland, Cracow n’est même pas signalée par un point. Et pourtant, il y a des gens qui vivent ici, à 458 kilomètres au nord-ouest de Brisbane. Une douzaine d’âmes qui se préoccupent essentiellement de leur propre sort. Nous les avons rencontrés, ces Australiens moyens et décontractés. Des habitants, un pub – cela devrait pourtant être suffisant pour qu’on décide d’indiquer Cracow sur une carte routière. Eh bien non.

Le pub de Cracow un lieu hors du commun, où nous avons passé plusieurs nuits. Il mérite largement d’être classé parmi les meilleurs pubs de l’Outback australien. Il aurait aussi parfaitement sa place dans l’un de ces coûteux magazines sur papier glacé qui publient des reportages sur les meilleures destinations de la planète. Le genre de magazine qu’on trouve sur des tables basses design, avec des titres du genre « Les cent endroits à voir avant de mourir ». Le Cracow pub, à voir absolument, au même titre que les pyramides d’Egypte, les chutes du Niagara et le Taj Mahal. Et une fois qu’on les a vus, on peut mourir en paix.

Au début, Fred et sa femme avaient prévu de cibler une clientèle touristique en jouant sur la légende de ce pub de ville-fantôme. Car le lieu est hanté. Le spectre d’une femme qui venait naguère y retrouver son amant rôde dans une chambre du premier étage. Quand son mari a découvert son infidélité, il a fait irruption dans le pub et, ivre de rage, s’est mis à tirer à travers le plafond de bois. Une des balles a tué sa femme, qui se trouvait dans la chambre d’angle juste au-dessus. Elle existe bel et bien, cette dame blanche – même si nous ne l’avons pas vue. Une revenante dont Fred voulait faire une attraction pour touristes. C’est alors que s’est produit un tournant aussi décisif qu’inattendu. L’ancienne mine d’or à côté du village a été redécouverte – et réouverte. On en extrait 250 lingots par an. Depuis, Fred gagne plus en étanchant la soif des mineurs qu’en accueillant les rares touristes qui viennent s’égarer ici.

Fred Brophy a un grand cœur ; c’est chez lui à Cracow qu’il montre qu’il est bien plus que le simple patron d’une troupe de boxeurs de foire. « Pour mes gars, je suis à la fois un père et un cuisinier. Je leur sers des bières, et je m’amuse avec eux. Ici, dans le bush, il faut savoir faire la cuisine, et surtout maintenir le moral des troupes. Et c’est exactement ce que je fais. Distraire les gens, c’est mon job ». Au menu du jour : rôti d’agneau et légumes méditerranéens. Et comme nous sommes une équipe franco-allemande, nous avons droit à un supplément de chou blanc. Du chou français préparé à l’allemande, avec du jambon et des champignons. Et puis des pommes de terre à l’eau.

A Cracow, le pub est encore un vrai pub. Ceux qui arrivent ici ont fait un long voyage dans la poussière. Avec tous les souvenirs qui y sont exposés, la salle tient à la fois du temple et du bric-à-brac. Toute la vie foraine de Fred est accrochée au plafond. Il en est très fier. 90 pour cent des clients sont des hommes : bûcherons, routiers ou mineurs. Ici, la vie est dure – et le travail aussi. Et une boisson, c’est une boisson. Car ceux qui entrent ici ont soif. Et quand ils commandent à boire, pas question de les traiter à la légère. Ici, personne ne s’étonnera si quelqu’un entre à cheval pour boire un verre, ou commande une bière une tronçonneuse allumée à la main. That’s the Cracow spirit : « On est comme ça, à Cracow ! »





Edité le : 03-07-09
Dernière mise à jour le : 14-10-09


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