12/06/07
Retranscription de l'Interview
1 – Genèse du projet
Tout commence en avril 2005 en Mauritanie. Michel Jaffrennou se rend à Nouakchott après avoir appris qu'un groupe de musiciens composé de Touaregs, de Songhais et de Bamabaras y joue dans un festival de musique nomade. Le collectif d'artistes s'appelle Desert Blues. La rencontre avec les musiciens est marquante : ils représentent la diversité culturelle du Mali et chantent pour la paix. Cela fait maintenant deux ans que Michel Jaffrennou travaille avec eux. Mais les sources du projet sont nombreuses... Michel Jaffrennou a découvert les musiques du monde par l'intermédiaire d'un ami américain, musicien professionnel, dans les années 75-80. En 2004, Jaffrennou est sollicité pour un travail de mise en scène au nouvel Opéra de Londres : 40 musiciens d'Asie centrale sont sur scène, accompagnés d'images numériques. Après cette expérience, il est contacté par un membre de Desert Blues qui lui annonce que le collectif jouera pour l'ouverture du musée du quai Branly à Paris : on lui demande une intervention similaire. Il n'a encore jamais mis les pieds en Afrique!
C'est alors que naît le projet d'un film en collaboration avec Arte. L'idée est vague au départ, Michel Jaffrennou n'a pas encore écrit de scénario, mais il est question d'un film musical directement lié au collectif Desert Blues et à ses activités. Michel Jaffrennou part donc faire un repérage au mois de juillet, et décide d'essayer de tenir un carnet de voyage. Il se prend au jeu, et revient avec 400 pages de notes et de dessins. Le journal de bord, dit-il, est un bon compagnon de voyage pour qui se retrouve dans un pays pauvre et se demande quel rôle il doit y jouer, quelqu'un qui ne travaille ni pour la Croix-Rouge internationale ni pour le National Geographic.
De quoi sera fait le film? Le déclic se produit en altitude, alors que Michel Jaffrennou décolle pour Tombouctou. S'éloignant du fleuve Niger, l'avion survole des régions de plus en plus asséchées, puis le désert lui-même. « J'avais l'impression de survoler un tableau de Jackson Pollock » explique Michel Jaffrennou. D'où l'idée de faire un film sur les musiciens, mais un film de peintre, un «film à l'aquarelle », qui utilise les pinceaux aussi bien que les techniques numériques récentes.
Le contenu du film se nourrit de trois rencontres. Avec Habib Koité, leader du groupe Bamada, qui a initié Michel Jaffrennou à sa culture proprement africaine. Disco, qui mène le groupe Touareg et qui a permis à Michel Jaffrennou de prendre contact avec le désert et l'univers Touareg. Au départ Michel Jaffrennou avait plutôt peur du désert, des paysages où la ligne d'horizon domine, animés seulement par des sortes d'images fractales où toutes les figures se répètent. Mais il comprend vite que le Mali est un pays de diversité, composé de plus de 20 ethnies. Une véritable mosaïque de cultures qui doivent tenir ensemble. Enfin, Afel Bocoum, héritier d'Ali Farka Touré, a fait découvrir à Michel Jaffrennou un autre Mali, celui des paysans et des pêcheurs, qui chantent constamment parce qu'ils « sont nés en chantant ». La parole chantée est un vecteur de transmission dans un pays confronté à un analphabétisme important. L'ensablement progressif du Niger menace l'économie locale et les gens sont assez passifs face à cela. La musique a donc un rôle d'éducation à jouer, et elle porte un message de paix, qui indique comment vivre ensemble sans nier les différences. C'est cela qui a passionné Michel Jaffrennou. Du film au spectacle, le projet aura duré deux ans et demi. « Une histoire d'amour ».
2 – Le spectacle
Michel Jaffrennou s'est toujours intéressé aux spectacles vivants, car ils supposent sur la présence réelle des artistes sur la scène, la rencontre du public avec les artistes.
Le spectacle repose sur un principe qui est à la fois un principe de peintre et un principe de théâtre: les musiciens sont là, avec leurs costumes et leurs attitudes minutieusement étudiées. Ils sont accompagnés par un écran qui permet de fabriquer des acteurs numériques. L'écran lui-même n'est pas réellement visible, toute la salle est noire, et des figures apparaissent qui sont autant d'acteurs se détachant sur ce fond noir. Un second dispositif permet de projeter des images sur les musiciens eux-mêmes, afin d'utiliser le volume de la salle et de rendre sensible le mouvement des images. Les images et les lumières deviennent ainsi vivantes : un arbre peut pousser sur la scène et se transformer en éléphant, l'éléphant peut se mettre à danser, les oiseaux posés sur les branches de l'arbre peuvent s'envoler...jusque dans la salle, derrière les spectateurs! Le spectacle est donc un grand voyage dans une peinture métamorphique.
3- Le livre : Jusqu'à Tombouctou
Réalisé à partir du journal de voyage, il est conçu comme un rouleau de peinture chinois. Ses 96 pages mesurent 24 mètres. Il ne faut pas le lire comme un livre traditionnel mais comme un déroulant que l'on survole, et qui est fait de dessins et de textes épars qui ne sont pas forcément liés mais qui sont recomposés sur ces 24 mètres. C'est un voyage pictural, une grande peinture qui se déroule.
Michel Jaffrennou a demandé à Henri Gougaud d'écrire des textes à partir de mots clés. Les phrases ainsi conçues se déposent comme des oiseaux sur le paysage que constituent les dessins. Le tout se déroule comme un film, avec des gros plans, des plans larges etc. Le blanc du papier n'apparaît jamais, car ce serait un trou. Le papier est donc intégralement recouvert de matières (aquarelle, pastels, gouache).
Le voyage peut se faire en tous sens. On y croise quelques personnages récurrents : un marcheur, un marchand de couleurs à vélo qui laisse parfois échapper une traînée colorée derrière lui, etc.
Les dessins qui composent le livre ne sont pas des oeuvres d'art destinées à être cadrées ou exposées, ce sont seulement des dessins de carnet de voyage, qui racontent le voyage, qui ont été conçus pour cela.
4 - Les outils pour le tournage
Une partie du matériel qui a été transporté jusqu'à Tombouctou n'a pas été utilisé. Pour Michel Jaffrennou la technologie n'est pas essentielle. Ce qui compte vraiment pour faire un film, ce sont les outils conceptuels. Cette fois la situation est nouvelle : pas de story board, aucun travail préliminaire classique. Ce sont les contes africains qui constituent la matière du film. L'imaginaire et le réel s'y entrelacent tout le temps, ils ont leur structure propre. Il fallait donc trois caméras : une pour le sable, une pour l'eau du Niger, et une qui soit capable de capter ce qui est invisible à l'oeil nu. Cette caméra qui saisit l'imaginaire, c'est le pinceau, c'est le dessin qui permet de compléter l'image filmée en la truquant, et qui permet ainsi de mieux saisir l'entrelacs d'imaginaire et de réel qui donne au film sa matière.
Aucune voix off n'accompagne l'image. Michel Jaffrennou a préféré laisser s'exprimer directement les gens qu'il rencontrait, parce qu' « ils ne parlent que de poésie » et qu'il s'agit d'aller chercher leur parole au sein de ce grand poème sonore, visuel, sémantique que constitue le voyage.
5 - Un documentaire pas comme les autres
Au départ Michel Jaffrennou n'est pas un réalisateur, il est peintre, et il travaille en fonction de sa vision de peintre et d'homme de théâtre. Il cherche toujours à faire un seul tableau, mais un tableau métamorphique. Le film se déroule comme un serpent en mouvement, avec des images qui se succèdent non pas verticalement mais horizontalement. C'est un voyage, il s'agit d'aller quelque part...en musique.
Les chansons ne sont pas traduites. « Ce serait une erreur » explique Michel Jaffrennou. Les paroles sont répétitives, ce sont les sources de la musique répétitive.
Le film comprend de longues séries de travelling effectués depuis différents véhicules (voitures, bus, bateaux...). Il devient de la sorte lui-même le véhicule virtuel à travers lequel le spectateur est invité à voyager.
Le Mali est un pays où la couleur est omni-présente, et Michel Jaffrennou, comme réalisateur, affirme y avoir retrouvé son expérience de peintre. La caméra y devient un pinceau!
6 - Le tournage : en Afrique...
Ce qu'on rencontre au Mali, raconte Michel Jaffrennou, ce sont des gens de conscience, dans un pays très pauvre, grillé par le soleil, des gens pour qui le rapport à l'autre est fondamental.
Michel Jaffrennou explique que contrairement à ce que nos clichés pouvaient laisser penser, il a pu tourner son film comme il l'aurait fait en Occident. Dix-sept jours de tournage qui débutent à 5 heures du matin (car la lumière devient vite trop écrasante pour filmer), et pas un retard à signaler! Bien sûr il y a quelques imprévus, le chauffeur a ses habitudes, le 4x4 est un assemblage de pièces improbable, mais ça marche...
D'emblée Marc Benaïche, le producteur du film, a présenté Michel Jaffrennou non pas comme un réalisateur faisant un film sur les musiciens mais comme un artiste qui souhaitait travailler avec eux. Tout le monde a joué le jeu et « tout s'est très bien passé ».
Edité le : 12-06-07
Dernière mise à jour le : 12-06-07