Les quatre mousquetaires – On l’appelait Milady (1974)
Royal Flash (1975)
Le Retour des mousquetaires (1989)
Venu de la télévision où il fait ses armes en compagnie de Peter Sellers, Lester est aussi le dernier à filmer Buster Keaton dans «Le Forum en folie» (1966), juste après Samuel Beckett (excusez du peu) et juste avant dans la disparition de l’homme qui ne riait jamais. Méthodique et appliqué, il peaufine un style antinomique qui privilégie l’absurde, le gag surréaliste et la tradition du slapstick. Devenu un metteur en scène de premier plan avec «Quatre garçons dans le vent» («A Hard Day’s Night», 1964), tourné très rapidement avec les Beatles dans la mesure où les producteurs entendaient profiter du succès du groupe, qu’ils estimaient éphémère, Lester peut véritablement imposer sa touche l’année suivante avec « Help ! ». En quelques mois, les Beatles sont devenus des stars mondiales. Ils en ont pris conscience et ont découvert la marijuana. Tourné au Bahamas, «Help !» oblige le consciencieux Lester à composer avec les quatre personnalités très opposées du groupe, perpétuellement hilares et incapables de retenir une ligne de leur texte. Quelques mois plus tard, Lester obtient pourtant rien moins que La Palme d’Or au festival de Cannes pour «Le Knack, et comment l’avoir», comédie tout aussi bringuebalante et loufoque qui oppose un garçon timide à son colocataire, tombeur aguerri. L’esprit d’une époque et le sens élégant du chaos traverse ces films et les institutions prennent soin de le sanctionner de manière élogieuse. L’univers de la pop, allié à celui du gag, incite Lester à se soucier du rythme et du caractère enlevé du récit, ce qui se révèlera indispensable dans l’adaptation des «Trois mousquetaires». A l’origine du projet se trouve la nécessité de son producteur Alexander Salkind de se refaire après l’échec de ses productions, «Austerlitz» ou «Le Procès» d’Orson Welles. Désireux de se lancer à ses côtés, son fils lui suggère le roman de Dumas et songe d’ailleurs aux Beatles (ne posent-ils pas déjà grimés en hussards sur la pochette de «Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band» ?). Mais les prodigues sont séparés et, en 1973, plus guère liés que par les contentieux. Les Salkind contactent alors Tony Richardson. Hélas ! le réalisateur de «La Charge de la brigade légère» (1968) préfèrerait écorner le mythe et envisage des mousquetaires déprimés, réfugiés dans un couvent. C’est Richard Lester qui obtient le poste, avec un scénario du romancier George MacDonald Fraser, le créateur du personnage de Harry Flashman, capitaine de sa Majesté gaffeur et poltron, devenu le «héros» d’une série où, là aussi, l’aventure, l’histoire et la tunique se mêlent à l’humour.
L’équipe des «Trois mousquetaires» s’engage pour de longs mois de tournage dans l’Espagne de Franco, où la corruption permet de filmer dans les plus beaux lieux historiques. Les producteurs montent eux-mêmes plusieurs scoops censés faire état des rixes entre les deux vedettes féminines Faye Dunaway et Raquel Welch. La presse mord bien entendu à l’hameçon ou feint d’y croire, mais l’ambiance est plutôt studieuse, à l’image du réalisateur. Lester demande même à Miss Welch «de ne rien faire», ce qui décuple son potentiel comique à l’écran (le souvenir de Buster Keaton s’est révélé profitable). Dans le même temps, les comédiens exécutent leurs propres cascades, d’une manière souvent téméraire peut-être en rapport avec le climat d’insouciance propre à ce début des années 1970, à l’opulence du budget et aux fastes de la coproduction. A la différence des films hollywoodiens, les combats ne confinent pas ici à l’élégance. Le burlesque privilégie les gestes patauds, et le soupçon de réalisme un brin de sécheresse dans les saillies. Les mousquetaires se battent comme des chiffonniers et tous les coups sont permis, mais le panache demeure. Entre D’Artagnan le Gascon, un jeunot empoté dont le courage et inversement proportionnel à l’intelligence, Porthos l’arrogant et Aramis le mélancolique, Athos l’ombrageux demeure une fois encore le plus mémorable des mousquetaires, d’autant qu’il est interprété par Oliver Reed. Impétueuse, la vedette britannique n’a pas son pareil pour conjuguer, à la différence des Beatles, son goût de la fête et des nuits blanches à son professionnalisme. A peine rentré d’une longue soirée, il est prêt à tourner, à six heures du matin, son texte soigneusement appris. Ridley Scott, qui fut le dernier à l’employer dans «Gladiator» (2000), dira de lui : «Il est parti, un matin, au pub. Ce n’est pas la pire des façons de tirer sa révérence». Lester ne possède pas un flegme comparable. Bouleversé par la mort de son ami Roy Kinnear sur le plateau du «Retour des trois mousquetaires» en 1988, il mettra tout simplement un terme à sa carrière, incapable de continuer à jouer le jeu du show business, alors qu’il n’a même pas soixante ans. Entre-temps, il se sera tout de même acquitté des tâches les plus hasardeuses : remplacer au pied levé Richard Donner, le réalisateur de «Superman 3» (1980), ce que les fans de «l’andouille volante» comme aimait à l’appelait Francis Coppola ne lui pardonneront jamais, ou faire des «Trois mousquetaires», à l’origine une fresque avec entracte, un diptyque qui contribuera à la fortune de ses producteurs, puisqu’une deuxième partie montée à partir des scènes tournées en Espagne et baptisée tantôt «Les quatre mousquetaires», tantôt «On l’appelait Milady», sort un an après.
Le troisième volet est moins anachronique, puisqu’il s’inspire de «Vingt ans après», quand bien même un grand rôle féminin, absent du roman de Dumas, est purement inventé pour l’occasion ! Lester le gagman anxieux a tout loisir de souffler le chaud et le froid dans cet opuscule où les rufians tapageurs d’antan s’interrogent maintenant sur la gloire qui passe et s’en va, mais aussi sur l’incapacité à lier une fois encore le verbe haut et la plume soyeuse du costume avec l’art d’user avec aplomb d’une fine lame et soulever sans peine les bottes lourdes et crottées. La joyeuse anarchie chère à Lester est tout de même conservée : la Fronde guette en cette fin du dix-septième siècle, Mazarin aussi. Il faut sauver le Roi d’Angleterre Charles 1er et s’interroger sur l’échec des relations entre Athos et Milady, au lieu de se jeter comme auparavant dans les cours d’auberge transformées en porcherie, à la recherche des ferrets de la Reine de France, Anne d’Autriche, et au son de la musique de Michel Legrand, qui composait en 1973 sa première partition pour le genre historique (si on excepte celui, intemporel et merveilleux, de «Peau d’âne» en 1970). On tombe, on se bouscule, on saute, on se cogne avec la même irrévérence désopilante, mais l’élan picaresque est lesté du poids des années passées.
Plus que ce «Retour» mélancolique mais toujours picaresque, c’est «Royal Flash» (1975) qui constitue la vraie curiosité de ce cycle de cape et d’épée, car Harry Flashman est un personnage beaucoup moins connu hors des frontières de la perfide Albion. Escroc, lâche et cupide, le capitaine, toujours sous la plume de son créateur George MacDonald Fraser qui signe le scénario, devient le prétexte à une entourloupe. Sous la houlette de Richard Lester et les traits grimaçants de Malcolm McDowell, il doit personnifier un prince nordique afin d’aider le sinistre Otto Von Bismarck (Oliver Reed, toujours savoureux) à créer un Reich puissant et unifié. «Royal Flash» est l’œuvre de Richard Lester qui se rapproche le mieux de l‘univers des Monty Python. Tandis que Stanley Kubrick met en scène «Barry Lyndon», le comédien choisi pour «Orange Mécanique» se joue lui aussi du prestige de l’uniforme et lisse ses rouflaquettes, bombe le torse et relève le menton pour incarner le benêt Harry Flashman. Guindé et arc-bouté, il finira plumé ou les fesses écorchées par… une boîte à musique. Cette outrance digne du Polanski du « Bal des vampires» (1967) ne fut pas du goût de tous et «Royal Flash» s’avéra à un succès mitigé prompt à tourmenter encore Richard Lester. Là où le cinéaste usait d’un prologue digne des fameux génériques de la franchise James Bond pour introduire «Les trois mousquetaires» (un duel au ralenti, aux reflets bleus et métalliques), il lorgne cette fois du côté d’un 007 parodié et de «Casino Royale» (1967), à l’occasion duquel l’agent secret était incarné par le compère de ses débuts, Peter Sellers.
Julien Welter






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