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Luchino Visconti

Retrouvez dans ce dossier des textes autours des films du grand cinéaste italien : Ludwig ou le crépuscule des Dieux, Senso, Rocco, Les Damnés, Mort à Venise. (...)

Luchino Visconti

29/08/08

Rocco: un réalisme voilé

En 1942 Visconti signe OSSESSIONE, premier film "néo-réaliste" et en 1948 donne naissance à l'un des sommets du genre TERRA TREMA. A propos de celui-ci, André Bazin est le premier à mettre en évidence l'aspect novateur que l'on y trouve: avec ce film Luchino Visconti dépasse le concept "néo-réaliste" réalisant un équilibre paradoxal - entre "réalisme" et "esthétique". Il s'en inquiète même, en disant, "quant à ce qu'on doit attendre de Visconti lui-même", c'est "un penchant dangereux à l'esthétisme".

De plus il ajoute: "Ce grand aristocrate, artiste jusqu'au bout des ongles, fait tout de même du communisme, si j'ose dire, "synthétique". On songe à ces grands peintres de la Renaissance capables d'exécuter sans se faire violence, les plus admirables fresques religieuses en dépit de leur indifférence profonde au christianisme. Je ne préjuge pas de la sincérité du communisme de Visconti, mais qu'est-ce que la sincérité ?"

Peu après les critiques déconcertés par SENSO(1954) et LES NUITS BLANCHES(1957), accusent Visconti d'avoir abandonné ses prérogatives. Ephémères sont leurs positions, puisqu'ils saluent ROCCO ET SES FRERES comme étant un retour du cinéaste au "néo-réalisme". Néanmoins si ROCCO ET SES FRERES appartient bien à cette catégorie, le film est bien plus que cela... Celui-ci se présente comme une exploration des destins individuels de cinq frères, issus d'une famille de paysans émigrés de Lucanie.

A la première vision du film on se rend compte immédiatement que le "réalisme" - selon Guido Aristarco: "aspirant à la profondeur et à la compréhension la plus grande et la recherchant par l'approfondissement des moments essentiels, précisément typiques, cachés sous la surface" est voilé par le caractère théâtral et tragique de l'intrigue.

En clair, Luchino Visconti, fidèle à ses principes de liberté, exploite les règles du "néo-réalisme" tout en y associant le "drame". Ainsi avec ROCCO ET SES FRERES, on distingue deux films : d'une part, le premier axé sur l'étude réaliste - et sociale - de l'arrivée de provinciaux à Milan dans les années soixante, d'autre part une œuvre sur la souffrance dont la conclusion pourrait être que "chacun est responsable du malheur de tous." Reste que si Luchino Visconti obtient avec ROCCO ET SES FRERES un film paradoxalement double, le spectateur non-averti sera frappé avant tout par la beauté tragique de œuvre basée sur une violence et une cruauté excessives, telles qu'on en voit peu au cinéma.

Certes, la tragédie ne refuse pas l'idée de "réalité" ou de "réalisme" et, si Rocco tient son nom de Rocco Scottelaro, "un de ceux qui ont fait entendre la voix du Sud et qui rappelle en vain que leur village aussi fait partie de l'Italie "(L.V.) n'est-il pas aussi l'image du Prince de "l'IDIOT" de Dostoïevski, une sorte de saint qui n'a pas sa place dans le monde ?

Le néo-réalisme a rassemblé ceux qui croyaient que la poésie naissait de la réalité, en revanche avec ce film Visconti nous fait croire davantage que "c'est la tragédie qui constitue la forme suprême de la poésie car elle exprime l'existence même, c'est la représentation visible de l'univers intérieur et par excellence du mythe". (Schopenhauer)

A la sortie de son "ROCCO", Visconti le dira lui-même, son thème de prédilection sont les vaincus : "Il n'est pas de thème plus moderne que celui de l'échec, de la dérision dont sont l'objet dans la société les impulsions individuelles les plus généreuses". Et ce n'est pas, de la part du cinéaste italien, le moindre des mérites que de réussir par ce biais à faire appel à notre plus haute compassion* pour ses personnages (le "Saint" Rocco, Nadia, et Simone).

(*compassion au sens germanique, tel que Kundera l'entend dans "L'insoutenable légèreté de l'être")

Olivier Bombarda

Edité le : 22-04-04
Dernière mise à jour le : 29-08-08