Les éditions Asuka sont nées de l’initiative de Raphaël Pennes et Renaud Dayen.
J’ai rejoint l’équipe à la parution des tout premiers volumes, convaincu du très grand potentiel d’Asuka. Nous avons le même âge, la même vision du manga et de la culture, et de l’énergie à revendre ! Les éditions se développent dans un rapport passionné au manga, certainement pas dans l’espoir de surfer sur une vague ou un phénomène de société. A la base, Raphaël et Renaud avaient tout simplement le désir de proposer des œuvres fortes et représentatives de l’immense variété de la bande dessinée japonaise, dont nous avons essentiellement connu le versant adolescent et commercial, par les grands succès du shônen. Mais le manga propose bien autre chose : les chefs-d’œuvre d’Osamu Tezuka pour commencer, dont nous avions passionnément envie de soutenir l’aventure éditoriale en France, entamée par Dominique Véret ; élargir le champ du manga adulte ou seinen, et proposer des œuvres qui risquaient fort de demeurer inconnues comme celles d’Ebine Yamaji dont le succès nous conforte dans l’importance de la prise de risques et de la politique d’auteurs. L’autre priorité d’Asuka est le soin apporté aux ouvrages, dans le respect maximal du lecteur, de l’auteur et de l’œuvre originale.
Asuka signifie "envol" en japonais. Et c’est cette sensation que nous aimerions insuffler aux lecteurs, autant que l’envie de poursuivre une démarche dans une idée d’envol perpétuel.
Mang'Arte : Une part importante des œuvres éditées par Asuka, appartient au genre « Amour », pourquoi ce choix et à quel public cela se destine ?
Je ne dirais pas « Amour », mais il s’agit de romans graphiques, pour la plupart écrits par des jeunes femmes, dans lesquels les sentiments et la complexité des relations humaines jouent en effet souvent le premier rôle. Ebine Yamaji nominée à Angoulême pour Love my life, a été notre premier coup de foudre. Cette jeune femme traite de l’homosexualité féminine avec une subtilité et une profondeur de vue qui dépasse largement le cadre habituel et concerne chacun de nous, dans notre rapport personnel à l’amour et la sexualité. On assiste en direct à l’évolution d’un jeune talent qui nous bluffe littéralement à chaque nouveau titre : Indigo Blue, très adulte et littéraire, et prochainement Free Soul, nous ont profondément marqués. Le succès de la collection "Yuri" a entraîné la création d’une collection complémentaire, mais il s’agira toujours de romans graphiques ou de séries courtes, d’auteurs au regard singulier et touchant (Erica Sakurazawa, George Asakura…). Bien sûr, ces œuvres parleront davantage à un public mature.
Mang'Arte : Asuka publie un manga coréen, Redrum 327, constatez-vous des différences marquées de style et de narration entre le manga japonais et coréen ?
Oui, en effet : le rapport des Japonais au graphisme est unique au monde, et enraciné dans leur système d’écriture, sa sophistication extrême assimilée dès le plus jeune âge. Avec notre petit alphabet (qu’ils savent également manier), nous sommes des nains sur ce plan, difficile de rivaliser avec un ancrage culturel aussi marqué !
Les Coréens se situent un peu entre deux mondes : leur sens de lecture est occidental, leur système d’écriture est basé sur un alphabet extrêmement ingénieux et intuitif. Cela change encore leur rapport au graphisme, à la représentation des corps. Il y a beaucoup à découvrir dans le "manhwa", la bande dessinée coréenne, mais le public français a été un peu refroidi ces dernières années par une avalanche de titres très inégaux, et hésite à oser cette découverte.
Parmi les "manhwas" que nous éditons, si Redrum 327 est très impressionnant sur le plan graphique, One de Lee Vin jette par exemple un regard extrêmement pertinent sur le monde musical actuel et la starisation des adolescents.
« Manga » signifie simplement « bande dessinée » au Japon (et à l’origine « images du monde flottant »). Il n’y a pas de style manga aisément déclinable, les poncifs ou « recettes » ne sont que les restes morts d’un mode d’expression, certainement pas son essence. L’essentiel des apports du manga sur la bande dessinée européenne concernera davantage la dynamique de la narration, une grammaire graphique qui a fait du manga un art sophistiqué, à la frontière de la littérature et du cinéma. C’est sur ce plan que, grâce aux innovations de Tezuka, les japonais ont pris très tôt cinquante ans d’avance sur les occidentaux. Produire du manga made in France ne signifie donc à mes yeux pas grand-chose : cela reviendra toujours à faire de la bande dessinée, une bande dessinée qui intégrera peu à peu les prodigieux apports du manga, en espérant que les auteurs français se consacrent davantage à étudier la maturité narrative d’un Tezuka plutôt que de chercher à reproduire maladroitement les grands yeux du shôjô ou la dynamique du shônen en les coupant de leurs valeurs et de leur sens réel. En tant qu’écrivain, j’ai bien sûr moi-même le désir de collaborer avec des dessinateurs japonais.
Mang'Arte : Il y a une véritable diversité graphique dans les œuvres que vous éditez, existe-t-il une relation entre le style de l’œuvre et son genre ?Ce n’est pas aussi compartimenté qu’on a tendance à le croire : les grands yeux semblent par exemple un poncif du shôjô (manga destiné majoritairement à un jeune public féminin), mais ce n’est plus aussi vrai. Il s’agit toujours de clichés. Il y a bien sûr des points communs entre les styles graphiques de certains shônen ou shôjô, d’autant que ce sont les genres les plus commerciaux au Japon et soumis au formatage. C’est beaucoup moins vrai pour les genres sur lesquels nous concentrons l’essentiel de nos efforts : dans le seinen (manga pour adultes) les poncifs graphiques deviennent par exemple quasi-inexistants.
La question est plutôt : s’agit-il d’un manga typiquement commercial, ou d’une œuvre pour laquelle l’auteur s’est investi dans une plus large part ? C’est aussi vrai pour les genres a priori plus commerciaux : notre premier shôjô, X Day de Mizushiro Setona est une œuvre d’auteur qui n’a vraiment rien d’un récit pour midinettes.
Editer Tezuka demeure un challenge, bien que celui-ci soit internationalement reconnu aujourd’hui comme l’auteur le plus important de la bande dessinée mondiale, et un très grand auteur tout court, un génie dont l’ampleur et l’intensité de l’œuvre le rapprochent davantage de Hugo que d’Hergé.
Parmi celles que nous éditons, Blackjack reste à mon sens une des œuvres les plus puissantes de l’histoire de la bande dessinée. Mais Nanairo Inko est une révélation qui est allée au-delà du simple coup de cœur de départ : le traitement de Tezuka fait de ce manga centré sur le grand répertoire théâtral un chef-d’œuvre très accessible, plein d’humour et pourtant très profond, une véritable réflexion sur la fiction et la fonction du théâtre, qui pourrait être utilisé comme outil pédagogique, afin d’aider à mieux découvrir les richesses de cet univers.

Quant à Vampires, bien qu’inachevé, la modernité de ce récit reste frappante. Difficile de choisir, donc… Nous avons en tout cas la chance de travailler avec Jacques Lalloz, un très grand traducteur qui œuvre essentiellement sur les classiques de la littérature japonaise (pour Picquier, par exemple) et qui était l’ami français de Tezuka au Japon.
En dehors des titres que nous éditons, Phenix, Ayako, Bouddha ou Les Trois Adolf sont des classiques incontournables.
Mang'Arte : Comment percevez-vous l’évolution du marché du manga en France ?
La richesse du manga est désormais mieux comprise, autant par les éditeurs que par les lecteurs ou les médias. Il reste encore du chemin à parcourir afin de faire comprendre à l’intelligentsia française à quel point les grands auteurs de manga (ou les grands auteurs occidentaux comme Alan Moore ou Jodorowsky) prennent de plus en plus souvent le relais d’une littérature générale un peu moribonde, et s’imposent comme des vecteurs d’idées et de sens sans équivalent aujourd’hui. Certains intellectuels l’ont bien compris, d’autres tardent encore à saisir l’importance cruciale de ce mode d’expression pour notre époque. L’essence culturelle du manga est spécifiquement japonaise mais touche, du moins chez les plus grands auteurs, à des notions et valeurs essentielles dont nous manquons cruellement : le dépassement de soi, le non-dualisme, la transcendance, une approche bienveillante de l’humain et de sa part d’ombre. Autant de constantes prônées par Tezuka et puisant aux sources des traditions spirituelles de son peuple. La France est en terme de lecteurs, le premier pays du manga juste après le Japon, bien que les chiffres soient sans aucun rapport. Mais le grand public ne se sentira véritablement concerné par l’actualité du manga que lorsque les journalistes et acteurs de la culture en seront majoritairement devenus eux-mêmes des lecteurs réguliers, attentifs et sélectifs. Le pouvoir des médias est à ce sujet immense, et sans doute déterminant pour l’avenir du manga en France.
En ce qui nous concerne, nous avons tendance à souscrire à cette affirmation d’Hélène Grimaud : « on se trompe rarement, on ne va simplement pas assez loin. »
Propos recueillis par Nathalie van den Broeck et Emmanuel Raillard, février 2005






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