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Interview de... - 28/11/07

Rosa von Praunheim

le 20 novembre 2007


Bon anniversaire Rosa !
Galerie photos pour le 65e anniversaire

ARTE : Rosa von Praunheim, ARTE diffuse pour votre 65e anniversaire deux de vos films, l’autoportrait "Rosa, tu crains !" et "Un virus sans morale" , contribution satirique réalisée en 1986 sur la thématique du sida. Depuis votre premier long métrage en 1971, « Ce n'est pas l'homosexuel qui est pervers, mais la situation dans laquelle il vit », vous avez eu recours à des arguments esthétiques, polémiques, satiriques et sérieux pour dénoncer la discrimination, ouverte ou insidieuse, dont sont victimes les homosexuels. Etes-vous parvenu à vos fins, la situation des homosexuels en Allemagne n’est-elle plus perverse ?

Rosa von Praunheim : Nul doute que la situation est bien meilleure. Nous avons un bourgmestre homosexuel à Berlin et Anne Will, présentatrice vedette de la télévision allemande, vient de faire son coming-out à Hambourg avec son amie lesbienne. Ce sont là des signes positifs. Mais il ne faut pas oublier les grandes difficultés que rencontrent encore les adolescents qui vont à l’école et grandissent dans des milieux d’origine religieuse ou culturelle différente. Ils sont encore 70 % des adolescents à se déclarer révulsés par les gays et les lesbiennes. Les enseignants ou les élèves homosexuels ont encore la vie dure, ces derniers d’autant plus que la puberté est par nature une phase décisive pendant laquelle il faut des modèles de référence. Nous avons bien sûr Internet, désormais il existe aussi de très nombreux services de consultation auxquels les adolescents peuvent s’adresser, mais l’univers scolaire est encore problématique. Et puis il y a aussi le problème des pays limitrophes comme la Pologne, ou encore la Lettonie et Riga, mon lieu de naissance, où l’Église s’est alliée aux extrémistes de droite pour combattre les homosexuels ou propager la haine à leur encontre. Puis nous avons tous les pays musulmans : en Iran, les homosexuels sont encore passibles de la peine de mort, sans parler de l’Afrique et de l’Asie où, de manière générale, la sexualité est très fortement tabouisée et où l’homosexualité définie comme telle est inexistante parce qu’elle est considérée comme une véritable horreur. Nous ne sommes donc pas au bout de nos peines.

Cela pourrait-il être lié aussi au fait que les adolescents issus de l’immigration sont désormais plus nombreux et que parmi eux – sans vouloir colporter un quelconque préjugé – le rapport à l’homosexualité est souvent plus difficile ?
Tout à fait. Les adolescents de provenance musulmane inclinent à l’homophobie en raison de leur éducation, bien que cela soit souvent de la bigoterie. Du fait de leur misogynie, ils se livrent fréquemment à des pratiques homosexuelles dont cependant ils ne doivent en aucun cas laisser paraître quoi que ce soit au dehors. C’était la même chose chez nous il y a une centaine d’années. Songeons simplement que les mouvements d’émancipation sont relativement récents, et même dans les années 50 et 60 une femme divorcée ou une mère célibataire était déconsidérée. À plus forte raison l’homosexualité. Il a fallu attendre 1975 pour que soit assoupli l’article 175 du Code pénal allemand réprimant l’homosexualité, et 1994 pour qu’il soit totalement abrogé. Il existe bien sûr nombre de pays qui n’ont pas connu ce mouvement d’émancipation.

Vous vous êtes parfois rendu plutôt impopulaire en dévoilant publiquement et contre leur gré l’homosexualité de personnalités de renom. Aujourd'hui, elles prennent les devants, comme l’a récemment montré Anne Will. De votre point de vue, est-ce mieux ainsi ? Croyez-vous que cela renforce la tolérance de la société vis-à-vis de personnes d’orientation sexuelle différente ?
Sans doute les choses ont-elles beaucoup évolué, notamment grâce aux talk-shows, même s’ils ne sont pas toujours de très bon goût, mais maintenant on y parle ouvertement de sexualité et d’homosexualité. Le slogan du mouvement anti-sida, « Se taire c’est mourir », n’est plus d’actualité, j’ai moi-même fait un film à ce propos. Il faut en parler et informer encore, c’est très important et judicieux.

Même Hollywood consacre désormais des grandes dramatiques à des histoires d’amour homosexuel, notamment « Le Secret de Brokeback Mountain » d’Ang Lee. Entre-temps, l’image des homosexuels est valorisée dans la quasi-totalité des médias. Ne pourrait-on pas se demander, sur le ton de la provocation, si la vie des homosexuels est plus intense, plus inventive et meilleure… ?
Non, on ne peut pas présenter les choses ainsi, nous avons toujours dû mener un rude combat. À la fin des années 60 et au début de la décennie 70, notre aspiration à une nouvelle société était chose très importante. Nous aspirions à une société propageant la liberté sexuelle, nous ne voulions pas que les homosexuels se conforment aux conventions hétérosexuelles, qu’il s’agisse du mariage, de la monogamie, etc. Nous voulions une société qui ne soit pas asphyxiée par cette exiguïté petite-bourgeoise. D’ailleurs, le grand nombre de divorces illustre la difficulté d’un mariage dont on espère qu’il restera monogame et tiendra toute une vie. Nous souhaitions une société qui puisse fonctionner aussi dans des groupes élargis. Qu’il soit possible de former un couple et de vivre ensemble sous les formes les plus diverses, que l’éducation des enfants ne soit justement pas assurée par une mère célibataire ou au sein d’une famille nucléaire, au prix de grandes frustrations d’ailleurs, mais qu’il existe véritablement d’autres alternatives susceptibles d’être vécues et expérimentées. Pour ma part, je crois que les temps reviendront qui, comme dans les années 20 ou 60, seront pour ainsi dire porteurs d’un souffle de renouveau, et que tous ces sujets referont surface. En effet, il est évident que cette société, dans son état actuel, est tout simplement trop conventionnelle et dépassée.

Encore une question très directe : y a-t-il une sorte de discrimination positive des formes de vie homosexuelle sur le thème : « Les hétéros ne nous pardonneront jamais notre vie sexuelle excitante » ? C’est-à-dire en mythifiant et en lorifiant l’homosexualité, et donc en en donnant une image franchement positive, tandis que les hétéros envieraient plus ou moins le style de vie d’homosexuels apparemment comblés par leur liberté et leur sexualité ?
Cet énoncé me paraît dangereux parce qu’il sous-entend que l’homosexualité serait un phénomène de mode et qu’on envierait les homosexuels. Non, ce n’est ni exact ni voulu. L’homosexualité restera toujours le problème d’une minorité. Cela commence dès la jeunesse : on aimerait bien s’inscrire dans la norme, dans la collectivité, mais quand on constate personnellement qu’on n’en fait pas partie, la voie qui s’ouvre est semée d’embûches. Et on n’a pas toujours la chance d’en sortir indemne, de tomber sur des gens larges d’esprit. Il est toujours aussi difficile d’embrasser publiquement son partenaire comme le font les hétérosexuels, pour ainsi dire de se « dévoiler » auprès de ses parents, au travail, dans son cercle d’amis, en voyage. Nous nous trouvons encore dans une situation très particulière, et qui d’ailleurs n’est pas toujours sans danger. Il y a encore des gens qui veulent nous tabasser, la violence faite aux homosexuels est à l’ordre du jour. Peut-être sont-ils désormais mieux acceptés dans les grandes villes, dans quelques centres, discos et clubs où les hétéros, les homos et les lesbiennes font la fête ensemble. Il règne là une grande tolérance, mais cela reste l’exception.

Rosa von Praunheim, même si l’heure de la retraite ne sonnera bientôt plus à 65 ans, on peut tout de même lever le pied à cet âge-là. Est-ce votre cas ?
Le Musée de l’homosexualité à Berlin monte actuellement une grande exposition à ce propos – « Rosa part en retraite » –, ce qui est naturellement une parodie. Je dois travailler encore, et d’ailleurs je le souhaite, c’est ainsi dans une profession libérale, quand on fait des films non commerciaux dans une niche culturelle. Il faut travailler aussi longtemps qu’on le peut, ce que d’ailleurs je fais bien volontiers. Il me paraît salutaire d’être mis à contribution, peut-être que cela aide un peu à prolonger notre fraîcheur intellectuelle.

J’ai lu que vous alliez transposer votre prochain projet en enfer…
C’est exact. J’ai reçu une éducation catholique et j’ai été confronté de terrible manière aux foudres de l’enfer, comme une sorte de lavage de cerveau. Ce projet m’intéresse parce que j’ai entendu dire que l’actuel pape partageait une orientation théologique qui, sans nier la réalité de l’enfer, soutient que personne ne s’y trouve. La miséricorde divine est incommensurable, de sorte que sans doute Hitler lui-même est maintenant au ciel. Il n’empêche. L’enfer s’inscrit dans notre histoire culturelle, une histoire importante qui va des premiers temps à nos jours. Ce projet de film promet d’être passionnant.

Et comment allez-vous fêter votre 65e anniversaire le 25 novembre ?
Cela va se passer au cinéma « Babylone », dans le quartier Berlin-Mitte, place Rosa-Luxembourg, encore une Rosa. On va faire une super-fête dans ce grand cinéma. À 18 heures, ce sera la projection en avant-première de mon tout dernier film, « Meine Mütter » (« Mes Mères »), consacré à la recherche de mes parents biologiques. J’ai appris il y a sept ans seulement que j’avais été adopté, et il en est sorti un film très émouvant. À 20 heures, je vais présenter sur scène les très nombreuses vedettes de mes films, et ensuite on va fêter. La veille à 19 heures, au Musée de l’homosexualité situé Mehringdamm 61 à Berlin, il y aura eu le vernissage d’une grande exposition consacrée à ma vie et à mon œuvre, ouverte au public pendant quatre mois.

Interview menée par Thomas Neuhauser


ARTE fête les 65 ans de Rosa von Praunheim, militant infatigable de la cause homosexuelle outre-Rhin avec ses films déjantés, kitsch et politiquement incorrects.
Jeudi, 29 novembre 2007 à 00:50
Un virus sans morale
(Allemagne, 1986, 82mn) ARD
Réalisateur: Rosa von Praunheim
Image: Elfi Mikesch
Musique: Marran Gosov
Montage: Mike Shephard
Avec: Dieter Dicken, Maria Hasenäcker, Rosa von Praunheim
Auteur: Rosa von Praunheim
Production: Rosa von Praunheim Filmproduktion
Producteur: Rosa von Praunheim
Rediffusions : 30.11.2007 à 03:00; 07.12.2007 à 01:25



Propriétaire d'un sauna, Rüdiger est atteint du sida. Son amant Christian, étudiant en musique sacrée, s'occupe gentiment de lui. Jusqu'au jour où il est à son tour rattrapé par le virus. Et si le docteur Blut (c'est-à-dire "sang"), qui prend un malin plaisir à annoncer aux malades leur séropositivité, voyait enfin aboutir ses recherches ? Le gouvernement décide d'intervenir à sa manière en décidant que les malades devront être déportés sur l'île de Helgoland en mer du Nord...


Vendredi, 30 novembre 2007 à 01:35
Rosa, tu crains !
(Allemagne, 2002, 68mn)
ZDF
Réalisateur: Rosa Von Praunheim



"Qui était mieux placé que moi pour réaliser cet autoportrait ? N'avais-je pas commencé à tenir un journal intime dès l'âge de 17 ans et rédigé mes premiers mémoires, "Sexe et carrière", à 34 ans ? L'un de mes objectifs est de porter sur la place publique ce qui est d'ordre privé. C'est un des moteurs de ma politique d'engagement en faveur des gays. On m'a souvent reproché de me mettre moi-même en scène. J'ai la chance, depuis la fin des années 60, de pouvoir rendre compte des réalités du monde homosexuel. Depuis l'apparition du sida, j'ai tourné des films et apporté mon soutien à de nombreuses manifestations et actions caritatives afin de lutter contre la discrimination, notamment en Allemagne et aux États-Unis. Je suis fier d'être une personne controversée. En presque soixante films et de nombreuses apparitions à la télévision, j'ai suscité autant de réactions d'approbation que de rejet. J'ai été l'un des premiers à annoncer la couleur, à une époque où personne n'osait avouer son homosexualité. Pour le tournage de cet autoportrait, j'ai retrouvé Peter, mon premier amour. Il est atteint du sida et se bat depuis longtemps. C'est le réalisateur suisse René Krumenacher - avec lequel j'ai lancé une chaîne de télévision gay à Berlin - qui m'accompagne tout au long de ce film. Je le désire, il le sait et il me repousse toujours avec charme et douceur. Dans ce film, j'essaie aussi de lutter avec humour contre les préjugés dont sont victimes les homos qui prennent de l'âge. Je compte continuer à profiter de tous les plaisirs, je garde le goût de la provocation et l'envie de sexe."
(Rosa von Praunheim)

Edité le : 26-11-07
Dernière mise à jour le : 28-11-07