Summer of Love - L'entretien avec... - 02/09/08
Rudolf Thome
Interview du cinéaste allemand Rudolf Thome (« Rouge sang »)
ARTE : Rudolf Thome, vous avez tourné « Detektive », votre premier long métrage, en 1968, et « Rouge sang » l’année suivante, les deux films avec Uschi Obermaier, l’icône hippie à l’époque en Allemagne. ARTE diffusera d’ailleurs « Rouge sang » dans le cadre de son cycle « Summer of Love ». Que vous évoque l’esprit de ces années-là ? Avez-vous été influencé d’une manière ou d’une autre par les idées hippies qui arrivaient de Californie ?
Rudolf Thome : Pas du tout. A cette époque, vers 1967 - 68, j’étais surtout influencé par les Rolling Stones et Jimi Hendrix. Quand un album des Stones sortait, nous allions l’acheter dès le premier jour et l’écoutions religieusement deux ou trois fois de suite. Jimi Hendrix a été une vraie révélation pour nous. Pour moi comme pour Uschi Obermaier, c’étaient de vraies idoles. Elle, elle les connaissait d’ailleurs déjà en privé à l’époque où nous avons commencé le tournage de « Detektive ». Cette musique a joué un rôle très important pour moi, alors que les idées hippies et toute cette vague du « California Dreaming » ne m’intéressaient pas.
Et l’idée de libération, de changer la société, est-ce qu’elles ont eu une importance pour vous ?
Pas vraiment. J’ai peut-être fumé un joint ou deux. Si je me souviens bien, j’ai fumé le premier en hiver 1967. A l’époque, je tournais un court métrage, « Jane erschiesst John, weil er Sie mit Ann betrügt » et dans le film, certains personnages fument des pétards.
Mais tout de même, on peut voir dans « Rouge sang » une évocation des nouveaux types de relation, de l’émancipation, de la guerre des sexes, même si le trait est souvent forcé. On retrouve d’ailleurs ce thème, la recherche de nouvelles relations hommes-femmes, dans beaucoup de films que vous avez tournés par la suite. Le mouvement contestataire de la fin des années 1960 a-t-il apporté quoi que ce soit à ce point de vue ? Y a-t-il eu de réels changements ou ne s’agissait-il que de doux rêves ?
Non, non, tout cela a vraiment entraîné des changements. A l’époque, nous étions très influencés par le travail de Jean-Luc Godard. Il était pour nous un héros absolu, à cause de films comme « Pierrot le Fou » ou « Le Mépris ». Il y avait eu d’autres films avant, mais ces deux-là étaient ce que Godard a fait de mieux. En 1967, il a tourné « La Chinoise », qui nous a encore fascinés. Mais ensuite, « Week-End » a marqué pour nous le début de la fin si j’ose dire. Le jour où nous nous sommes retrouvés avec Max Zihlmann pour écrire le scénario de « Rouge sang », nous avions encore bien en tête les premiers films de Godard. C’est à cette même époque que le magazine « Der Spiegel » a publié un pamphlet de Helke Sander, qui avait déclenché une révolte anti-hommes lors d’un meeting du SDS (union des étudiants socialistes) à Francfort, parce que les femmes n’étaient pas admises.
Cela me fait penser au mot d’ordre des féministes de l’époque : « Libérez l’avant-garde socialiste des phallocrates bourgeois ». Est-ce que ça allait dans ce sens ?
Absolument ! J’ai été assez choqué par ce texte – il faut dire qu’à l’époque, j’étais assez bourgeois. Quelques mois auparavant, la féministe radicale Valérie Solanas avait grièvement blessé par balle Andy Warhol. Un peu plus tard – vers l’époque du tournage de « Detektive » - elle a publié son manifeste SCUM (Society for cutting up men) dans lequel elle explique qu’il faut éliminer tous les hommes.
Ou du moins les castrer...
Oui, mettons… En tout cas, tout cela nous a donné l’idée de « Rouge sang ». La romance banale que nous voulions écrire au départ pour les comédiens Marquard Bohm et Uschi Obermeier aurait été passablement ennuyeuse. Du coup, nous avons inventé cette histoire de femmes qui tuent leur mari parce que leur relation dure depuis trop longtemps.
Dans vos films suivants, les hommes ne sont certes plus tués par les femmes, mais les personnages se plaignent souvent des relations conventionnelles et du fossé entre l’ambition de l’amour et la réalité amoureuse. Avons-nous évolué depuis cette époque vers de nouvelles libertés dans la vie et la relation amoureuse ? La jalousie bourgeoise devait être abolie, cela n’a pas été le cas apparemment...
Difficile de répondre par une généralité. Moi-même, je crois que je suis relativement peu jaloux.
La plupart des personnages de vos films ne le sont pas non plus. Au contraire, ils réagissent de manière très posée.
Oui. J’essaye dans la mesure du possible de raconter des histoires réalistes. C’est pourquoi je me base aussi sur moi-même car, en fin de compte, on connaît mieux sa propre existence que celle des autres.
Quand vous avez tourné avec Uschi Obermaier, elle vivait déjà dans une communauté qui prônait les relations libres, si possible sans jalousie. Est-ce que cela a influencé le tournage ?
Tout d’abord, lors du tournage de « Detektive », Uschi Obermaier ne vivait pas encore dans une communauté, elle habitait dans la même maison que moi, deux étages plus haut. C’est ainsi que ça a commencé. Et lorsque nous avons tourné « Rouge sang », elle logeait chez « Amon Düül », le groupe de rock allemand qui vivait aussi dans une sorte de communauté. Ce n’est que plus tard qu’elle a fait partie de la K1 (commune anarchiste) à Berlin où elle s’est liée avec Rainer Langhans.
J’ai eu beaucoup de difficultés à la convaincre de tourner dans « Rouge sang ». Mais mon producteur de l’époque voulait absolument Uschi et Marquard Bohm comme interprètes. Pour Bohm, il n’y a eu aucun problème, Uschi, elle, ne voulait pas au début. Son cachet augmentant à chacune de mes visites à Berlin, elle a fini par être intéressée ; il n’y avait plus que Rainer Langhans qui s’y opposait. Il avait peur de la perdre. Il était très jaloux et si le projet a pu aboutir, c’est uniquement parce qu’elle a reçu beaucoup d’argent pour le rôle et qu’il a obtenu le droit d’assister à l’ensemble du tournage. C’était la condition qu’il posait, dans le fond, nous avons aussi passé un contrat avec lui. Vous voyez que, dans les communautés, la jalousie n’avait pas complètement disparu.
La réalité ne correspondait donc pas tout à fait aux idéaux. Dans « Rouge sang », Thomas, le personnage incarné par Marquard Bohm, dit à Peggy (Uschi Obermaier) : « Viens, on part au Maroc. Le soleil nous rendra beaux, heureux et meilleurs ». Aujourd’hui, cette phrase semble ironiser avant l’heure sur cette idée de fuir le système dans la culture hippie, ne trouvez-vous pas ?
Non, pas du tout. Je l’interprète plutôt comme une phrase personnelle et très romantique de la part de Thomas.
Donc à prendre totalement au premier degré ?
Totalement.
Aujourd’hui, cette phrase ne peut échapper à l’ironie parce que nous savons que partir au Maroc au soleil ne fait pas de nous des êtres meilleurs.
Peut-être, mais on ne doit pas interpréter une phrase d’un personnage comme un message de l’auteur, ça ne marche pas comme cela. Thomas est un personnage naïf, il rêve d’être une sorte d’Humphrey Bogart dans Casablanca.
Monsieur Thome, depuis plus de quarante ans, vous réalisez un nouveau film tous les un ou deux ans en général. Vous en écrivez également les scénarios. Si mes calculs sont justes, votre prochain film sera le 26e. Qu’est-ce qui vous pousse encore à tourner ? Est-ce qu’il est pour vous tout naturel de commencer un film après en avoir terminé un autre ?
Je m’ennuie lorsque je ne tourne pas. Je crois que je mourrais si je ne pouvais plus faire de films. Il y a quelques années, je suis allé à un festival au Portugal, et je me suis beaucoup intéressé à la vie que mène Manuel de Oliveira. Malgré ses 98 ans, ce réalisateur continue à tourner un film par an !
ll vient d’ailleurs de réaliser un court métrage pour le film collectif « Chacun son cinéma », à l’occasion du 60e anniversaire du Festival de Cannes.
Je ne sais pas si je serais capable d’en faire autant à son âge ! Gilles Jacob, le Président du Festival, m’a raconté qu’il mourrait s’il ne pouvait plus tourner. Pour lui, le cinéma est aussi vital que l’air qu’il respire. Les gens qui s’investissent avec autant de passion dans le cinéma doivent continuer à tourner toute leur vie.
Bon, c’est une explication plus que suffisante. Nous avons évoqué rapidement la musique. Le rock et la pop ont eu un rôle central dans l’ensemble du mouvement contestataire, dans la sous-culture comme dans la contre-culture, qui sont le thème de notre cycle « Summer of Love », et chez bon nombre de réalisateurs. Quelle est votre relation (ancienne et actuelle) à la musique populaire, au rock et à la pop ?
Evidemment, je les préfère toujours à la musique classique. Ils m’ont toujours plus inspiré que le classique.
Utilisez-vous ces musiques dans vos films ?
Malheureusement, je ne peux pas me le permettre avec les moyens qui sont les miens. Même avec un budget plus important, il est extrêmement coûteux d’utiliser de la bonne musique pop dans un film. A la limite dans un film pour la télévision, mais j’ai toujours travaillé pour le cinéma, et dans ces conditions, c’est pratiquement impossible d’un point de vue financier. Et puis négocier avec les producteurs de musique, les maisons de disques et les artistes n’est pas non plus une sinécure. Les droits ne sont valables que pour certains pays, etc. Les gens avec qui on doit discuter se trouvent généralement à New York, et pas en Allemagne. Dans « Rouge sang », il y a des morceaux de « The Nice » et de « Small Faces ». On a pu obtenir cette musique uniquement parce qu’un titulaire des droits se trouvait à l’époque à Munich et parce que nous le connaissions.
Vous avez laissé entendre que vous veniez de terminer un nouveau scénario.
C’est exact, je viens de finir mon tout dernier scénario. Il s’intitule « Pink ».
Un titre prometteur. Pouvez-vous nous en dire plus, ou est-ce trop tôt à ce stade ?
Je préfère ne pas encore en parler, car je ne sais pas si ce projet se concrétisera ou non. Je dois d’abord voir si je peux trouver un financement.
Ces dernières années, vous avez toujours travaillé avec les mêmes acteurs, par exemple Hannelore Elsner et Hans Zischler pour n’en citer que deux. Sont-ils devenus au fil des ans un cercle d’initiés, une sorte de famille cinématographique ?
Oui. J’ai toujours fonctionné comme cela. Marquard Bohm était là dès le début. Quand un acteur est très doué et que travailler avec lui est un plaisir, je prolonge volontiers la collaboration. Pourtant, chez certains, il m’est souvent arrivé de dire après un film que je ne tournerais plus jamais avec eux.
Cela ne doit pas être un phénomène rare, quand on travaille ensemble aussi longtemps et aussi intensément.
Oui, mais j’ai quand même continué à tourner la plupart du temps avec les mêmes acteurs. Tout simplement parce que je prends un risque à chaque nouveau film et que j’ai au moins une certitude, celle d’avoir un bon casting. Je sais ce que les acteurs peuvent me donner, au moins, je ne vis pas dans la crainte qu’ils soient mauvais. Car le risque est énorme, et avec mon dernier projet, « Pink », je courrai certainement le plus gros risque de ces dernières années.
Propos recueillis par Thomas Neuhauser d’ARTE (juin 2007)
Edité le : 02-09-08
Dernière mise à jour le : 02-09-08