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Russie 2009

Voici la bande annonce d'un documentaire russe inédit, signé Natalia Kozelskaïa, sur les années qui ont suivi la perestroïka.

Russie 2009

Réflexion - 31/08/09

Russie : entre rejet et nostalgie de l'empire

« La Russie peut être définie comme un empire édifié sur une immensité », écrivait le dictionnaire Le Robert en 2003, après l'effondrement de l'Union soviétique. Consciente du poids de la géographie et de l'histoire sur les représentations collectives dans son pays, Liza Belozerova, jeune journaliste russe qui vient d'effectuer un stage de six mois à Eur@dionantes, nous éclaire sur la nostalgie de l'empire chez les Russes.

En 1991, l’Empire soviétique est tombé sans avoir été attaqué ni vaincu. Il s’est effondré tout seul, comme un château de cartes. Jusqu'à aujourd’hui, les gens ne comprennent pas comment cela s’est produit. Diverses théories existent – historiques, économiques ou populaires – à ce sujet, comme celle du « complot de l’Ouest ». En Russie, on évoque souvent l’image du bateau qui coule, chacun se sauvant comme il peut. Sur ce bateau régnait une organisation de vie imposée par le régime totalitaire. Confortable pour certains, car on n’avait pas à s’inquiéter pour l’avenir, et très contraignante pour les autres. Quand cette organisation a volé en éclats, le peuple qui n'était pas préparé s’est trouvé lâché dans le vide. Beaucoup de gens ont retrouvé des repères rapidement, d’autres plus difficilement et, pour un certain nombre, le processus a été tellement traumatisant qu’ils ne se sont jamais adaptés.

Le flou économique et politique dans lequel est plongée la Russie depuis la chute de l’URSS et l’absence d’un vrai système juridique contraste avec la clarté et la cohérence du système soviétique. Le gouvernement n’a jamais proposé de nouveau modèle clair pour le peuple. À cela s’ajoute la perte de la grandeur territoriale et de la puissance sur la scène internationale. Ainsi est née la nostalgie de l’Empire russe. « L’empire n’existe pas dans la réalité, il n’existe que dans nos têtes », affirme une écrivaine russe contemporaine, Olga Slavnikova. Certes, mais il existe aussi dans les discours. Ce sont les discours produits par le gouvernement et des hommes de culture qui imprègnent l’esprit du peuple de termes impérialistes. Même si la définition du terme « empire » n’est pas claire pour tous et peut varier d’un individu à un autre, l’important est que ce terme est associé au sentiment d’appartenance à une communauté large et forte qui est chère à tous. Aujourd’hui, cette nostalgie s'exprime en une multitude d'aspects qui diffèrent selon les catégories sociales et le niveau de vie. Sans tous les évoquer, ce qui demanderait de faire une vaste étude socioculturelle, il est possible d’en analyser les expressions les plus frappantes, que l’actualité politique et culturelle révèle sous nos yeux.

Le soutien populaire à la guerre en Géorgie

Cette nostalgie prend la forme de discours aux tonalités brutales et agressives chez la majorité des gens du peuple, qui ont le plus souffert après la chute du système soviétique et ont perdu après la perestroïka les « privilèges » de « l’égalité » soviétique. Pour eux, non seulement la nostalgie de l’empire est celle de la force perdue, mais cette perte de la puissance gouvernementale à l’échelle du monde est intimement liée à la précarité de leur statut au sein de la société. Cela, bien sûr, n'est pas sans lien avec l'existence d'une rhétorique gouvernementale. Iegor Gaïdar, économiste russe et homme politique à l’époque de la perestroïka, écrit dans son livre La Mort de l’empire, les leçons pour la Russie moderne : « L’exploitation du syndrome post-impérial est un moyen efficace d’obtenir le soutien politique. La conception de l’empire comme un État fort et dominant est un produit aussi vendable que le Coca-Cola ou les Pampers ». Le succès de l’ancien président russe Vladimir Poutine, qui ne cesse de nourrir le syndrome post-impérial chez le peuple, en est la preuve. Il suffit de rappeler la phrase qu’il a prononcée par rapport aux actions de l’armée russe pendant la guerre de cinq jours en Géorgie : « La Russie s’est enfin remise debout ». À peine sortie de la bouche de l’ancien président, elle s’est transformée en aphorisme populaire. Cette guerre des cinq jours en Géorgie a rouvert d’anciennes plaies chez le peuple russe, surtout le sentiment d’infériorité. C'était le sujet de l’émission « Opinion publique » sur la radio russe « Svoboda » le 31 août 2008. Fyodor Rovinsky, conducteur dans les transports publics y donnait son avis sur la guerre en Géorgie : « Ce n’est plus aussi important qu’auparavant, quand notre pays était calomnié ; oui, il y avait des conflits intérieurs dans notre pays, oui, on avait des guerres, mais c’est important aujourd’hui que notre pays ait enfin pris une bonne décision. Il faut qu’enfin la Russie se remette debout. Il faut enfin faire passer ses propres intérêts avant le reste […]. La faiblesse de la politique de Gorbatchev a amené à cet état. C’est-à-dire à cette incapacité, pendant des moments difficiles, à montrer de la dureté. » Pourquoi l’opinion publique en Russie a-t-elle été si favorable aux actions de la Russie en Géorgie ? Selon le directeur du centre d’études sociologiques LEVADA, Lev Goudkov, « Après cette guerre des cinq jours, la société a senti que […] tout s’est mis en place, tout est devenu clair à nouveau. […] Cest l’élimination agressive du complexe d’infériorité d’adolescent. » Pendant cette guerre, le peuple russe a retrouvé un gouvernement mettant en pratique les anciennes approches soviétiques, qui le mettent en position de force.

Le sentiment d'un territoire « amputé »

Cependant, le discours nostalgique du type « la Russie se remet debout » cohabitait avec un autre type de discours plus modéré, celui de la nostalgie de « la géographie habituelle ». Géographiquement, l’Empire russe était différent des autres car il n’avait pas de colonies extérieures. Ses frontières étendues étaient physiquement éprouvées par le peuple. L’impossibilité d'aller à l’étranger stimulait la mobilité au sein même du pays, vers des stations balnéaires où les familles soviétiques partaient en vacances l’été, vers des villes favorites, des camps d’été, dits les « camps des pionniers » pour les enfants… Tbilissi, Riga, la Crimée... Autour d’une table, on entend souvent dire aujourd’hui : « Yalta, c’est en Ukraine maintenant ? » Et c'est l'étonnement. Avant, c’était l’URSS, cette « géographie habituelle », et ces destinations si chères aux cœurs des Russes et si accessibles il y a peu sont aujourd’hui dans une zone hostile, séparée et en guerre. Comment cela est-il arrivé ? « Je n’arrive toujours pas à m’habituer à ces nouvelles sensations géographiques. J’ai grandi en URSS et, depuis mon enfance, je suis habituée à la sensation de cet énorme espace qu’est mon pays, quand les quinze Républiques étaient les quinze sœurs, et d’autres mots sympas qui étaient la réalité de notre quotidien », expliquait l'écrivaine russe Marina Koulakova lors de cette même émission sur la radio « Svoboda ». Cette nostalgie n’est pas spécifique à un groupe social précis. Alors que certains adhèrent toujours au mythe des « quinze Républiques sœurs », d’autres sont tout simplement nostalgiques de leur enfance et de leur jeunesse en URSS, dans un pays aux contours différents.

« La nostalgie n'est plus ce qu'elle était »


"Born in USSR"... Être né dans un pays qui n’existe plus. Avoir grandi dans une autre réalité qui fait aujourd’hui l’objet d’expositions dans les musées. Après la chute de l’Empire soviétique, les gens se sont empressés de stocker leurs souvenirs dans des coins reculés de leur mémoire, car les impressions du régime totalitaire étaient encore fortes. Le temps a passé et la tendance s’est renversée. Aujourd’hui, ceux qui ont vécu leur jeunesse en URSS tentent de la sortir des vitrines des musées et des cartons poussiéreux oubliés. C'est ce qu’a fait, littéralement, le réalisateur russe Karen Chakhnazarov dans son film L’Empire disparu, sorti en 2008. « Comment avez-vous trouvé tous ces objets ? » lui ont demandé, presque à l’unisson, les journalistes à l’occasion de la sortie du film. La nostalgie de l’Empire soviétique n’est pas toujours associée à la force politique ou à la grandeur géographique, c’est aussi une nostalgie proustienne. Une nostalgie des odeurs, des artéfacts, des réalités uniques qui ont disparu, très courante chez les Russes d’aujourd’hui, la nostalgie de la jeunesse qui, par la force du destin, rappelle la grandeur impériale soviétique. Dans son film, Chakhnazarov raconte une histoire d’amour plutôt banale : deux garçons, une fille… C’est en 1974 à Moscou, ils sont étudiants à l’université. Rien n’est particulier dans cette histoire : un garçon perd la confiance de la fille par orgueil, elle se marie avec un autre. Rien n’est particulier sauf que ce film reproduit les nuances les plus subtiles du quotidien soviétique. Voir les meubles typiques des appartements soviétiques, les couleurs fades des tapis dans les couloirs, les poubelles dans les rues – cela fait frémir de nostalgie soviétique. Sans parler des aventures des jeunes pour trouver une façon de dénicher des jeans Wrangler de couleur indigo par l’échange d’objets divers au marché noir ou se procurant un faux vinyle des Rolling Stones "Satisfaction", pour 70 roubles, où l’on retrouvait l’enregistrement du « Lac des cygnes » à la place des chansons du groupe de l’Ouest…C’est un film qui reproduit la vie de la génération coincée entre la fierté de la grandeur de son empire et le rêve de l’Ouest… Très patriotes, ces jeunes ne savaient pas qu’ils s’approchaient de la fin, si traumatisante pour toute une génération. Chaknazarov dit : « Nous sommes des témoins de la chute de l’empire, duquel on va se souvenir des siècles plus tard, comme on le fait pour Troie. On va fouiller ses monuments, déchiffrer ses légendes. Nous avons tous vécu ce traumatisme, et nous nous sommes guéris comme on a pu, mais le contenu principal de la vie demeure ce traumatisme ».

Le traumatisme a été différent pour chaque citoyen russe. La vérité c’est que cette nostalgie de l’Empire russe est un sentiment de manque : de la puissance, des jeans couleur indigo, de l’unité territoriale... Ces manques ne vont jamais quitter cette génération parce que l’empire a disparu et qu'on ne le retrouve plus que sur les écrans, dans des versions romancées.

Liza Belozerova

POUR ALLER PLUS LOIN (en russe)
Dans son article « L’Empire, je t’aime », Olga Slavnikova (Ольга Славникова), journaliste et écrivaine russe contemporaine décrit la nostalgie de l’Empire, présente dans la littérature contemporaine.
Egor Gaïdar (Егор Гайдар) est un économiste et un homme politique russe, il occupe la fonction de Premier ministre entre le 15 juin et le 14 décembre 1992. En 2006, il publie un livre La mort de l’Empire . Les leçons pour la Russie contemporaine dans lequel il met en garde contre les dangers de la nostalgie de l’Empire.
Le 31 août 2008, Radio Svoboda consacre son émission « Opinion publique » (Общественное мнение) à l’opinion des citoyens russes sur le conflit en Géorgie. Les opinions sont commentées par des sociologues.
Le magazine Ogoniok (Огонёк), 11-17 février 2008, publie l’interview du réalisateur Karen Chakhnazarov (Карен Шахназаров) à l’occasion de la sortie de son film L’Empire disparu (Исчезнувшая Империя).

Edité le : 02-07-09
Dernière mise à jour le : 31-08-09


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