9 octobre 1989 : Un jour décisif en RDA
La manifestation du lundi de Leipzig se termine dans le calme - il n'y aura pas de solution « à la chinoise » pour les 70 000 manifestants
La première fois que je suis allé à Leipzig, c’était le 2 octobre : une semaine auparavant, dix-mille manifestants avaient scandé non pas « Wir wollen raus! » (nous voulons sortir !), mais « Wir bleiben hier! » (nous restons ici !). Soudain, il ne s’agissait plus de trouver des solutions individuelles, mais de changer le pays de l’intérieur. Ce qui était formidable, c’est que, d’un seul coup, grâce aux structures mises en place par tous ces groupes d’opposants - comme la prière pour la paix chaque semaine dans l’église Saint-Nicolas -, le mouvement de protestation était porté par des milliers de personnes. Le 2 et le 9 octobre, la peur était encore palpable. Mais je crois qu’on n’avait pas le choix, on aurait sinon perdu tout crédit vis-à-vis de soi et des autres. Si on était resté, c’était pour changer quelque chose. Et s’il fallait descendre dans la rue, c’était maintenant ou jamais.
Le 9 octobre, le premier lundi après le 40e anniversaire de la RDA, tout le monde savait qu’à Leipzig, ce serait quitte ou double : soit on s’orienterait vers une solution à la chinoise, soit autre chose, dont personne n’avait idée, se produirait. Nous étions rassemblés sur la place Karl-Marx et attendions les 6 coups de 18 heures. Et en un clin d’œil, la manifestation s’est formée. Malgré la menace d’une répression violente, malgré une présence policière massive, le défilé s’est mis en branle, 70.000 personnes, une vision irréelle ! Nous ne marchions pas en rangs, cela ressemblait à une déambulation, une promenade de tas de petits groupes. Quand on regarde les quelques photos prises à l’époque, on remarque bien les espaces entre les grappes de manifestants. L’ampleur du mouvement avait carrément pris de court l’« appareil de sécurité ». Mais tout autant que l’effet de nombre, c’est le fait que la manifestation soit restée totalement pacifique qui a été déterminant. Pas un pot de fleurs, pas une vitre cassés. Pas d’initiative imbécile qui aurait fourni le prétexte d’une attaque des forces de l’ordre. Car même 70.000 personnes n’ont aucune chance contre des mitraillettes. Donc en face, la raison, la tenue, le courage l’ont aussi emporté. Ils n’ont pas fait dans la surenchère, sont « restés dans l’ombre », expression utilisée dans un des ordres donnés par la police. Nous avons fait tout le tour de la ville par le boulevard de ceinture, et une fois la boucle bouclée, les cris de joie ressemblaient aux trompettes de Jéricho. C’est à partir de là que tout à vraiment changé.
Ces premières manifestations en octobre 1989 à Leipzig m’ont donné une idée de ce qu’avait dû être la fameuse fraternité deux-cents ans auparavant en France. Cette joie, cette gratitude face aux inconnus à tes côtés, eux qui couraient les mêmes risques que toi, qui dépendaient de toi autant que toi d’eux, avec lesquels tu martelais les mêmes slogans, unis dans l’adversité, sans lesquels jamais tu n’aurais osé descendre dans la rue. Et nous étions aussi très fiers d’être dignes des autres, les Polonais, les Hongrois, les Tchécoslovaques. Nous savions que sans changements à Moscou, nous n’avions aucune chance. Nous nous sentions solidaires des Chinois, dont la marche de protestation, quatre mois plus tôt, avait été matée sous les applaudissements de notre gouvernement. Sur l’une des premières (petites) banderoles qu’on se passait dans la manif – l’idée était d’y déposer des milliers d’empreintes digitales ! – on pouvait lire : « sans visa jusqu’à Shanghai ! ». Peut-être était-ce là le meilleur mot d’ordre. Le Mur de Berlin était tombé presque en passant, on ne s’arrêtait pas là. Leipzig visait l’Est tout entier, le monde entier. Une vision qui attend encore son accomplissement.
Je ne dirais pas que cet élan de l’automne 1989 est retombé. Dès avant le 9 novembre, nous savions que ces milliers de personnes n’étaient qu’une minorité. Le mouvement a rapidement pris une autre tournure, c’est le lot de toutes les révolutions, sauf que chez nous, cela a été ultra rapide et radical. Mais c’est une autre histoire.
Par Ingo Schulze
Vendredi, 23 octobre 2009
- Animation interactive : Revivez le « miracle de Leipzig »
Cette marche pacifique du 9 octobre 1989 sans laquelle l’unité allemande n’aurait probablement pas eu lieu. Des témoignages vidéos, des documents audios, des clichés du photographe saxe Gerhard Gäbler ainsi que des textes d'approfondissement de l'historien Bernd Lindner vous invitent à vous replonger dans cet automne 1989 si fertile en événements et qui mena à la fin de la Guerre froide. - Vers le blog : « Ma vie en 1989. Winds of change en Europe de l'Est »
En plus des événements en RDA qui ont agité le monde entier, 1989 a marqué une profonde rupture pour les pays du Bloc de l'Est. La faillite du communisme est totael et Moscou lâche ses États satellites. - Vers le point fort "La chute du mur"







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