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Interview - 09/10/06

Sarah Lévy

(« Au crépuscule des temps »)


En prenant le parti d’en rire, la réalisatrice Sarah Lévy s’interroge sur les périls que font peser les manipulations génétiques sur l’humanité. Un conte effrayant et drôle, servi par de magnifiques interprètes.

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Quel était le point de départ de cette fable d’anticipation, genre très rarement abordé en France ?
À l’origine, ARTE m’avait demandé de réaliser une comédie musicale, mais je craignais que le format télévisuel ne convienne pas
vraiment au genre. Du coup, même si j’ai abordé un tout autre registre, j’ai eu envie d’intégrer des chansons à l’histoire…D’autre part, je souhaitais parler de thérapie génique. Après plusieurs rencontres avec des généticiens et des biologistes moléculaires, j’ai souhaité envisager une thérapie qui serait l’équivalent d’une chirurgie plastique pour l’esprit : de même qu’on arrange un menton ou un nez, on pourrait alors rehausser une qualité ou estomper un défaut. J’ai donc réuni tous ces paramètres – la musique et les manipulations génétiques – pour tenter une expérience inhabituelle en France en matière de télévision.

D’où les effets spéciaux, les narrations insolites et les nombreuses ellipses. Comment avez-vous fait intervenir la dimension éthique au stade de l’écriture ?
Je me suis beaucoup documentée là-dessus et, surtout, j’ai posé la question fatidique à une biologiste moléculaire : comment concilier les possibilités nouvelles de soigner des maladies encore incurables et les risques liés à l’eugénisme ? Après pas mal d’hésitations, elle m’a dit qu’on ne sortait pas, à l’heure actuelle, de cette contradiction. En l’entendant me répondre aussi nettement qu’on était dans une impasse, je me suis dit que c’était le moment d’écrire une fiction sur ce sujet.
Au final, les questions éthiques sont au centre du film : chaque personnage se retrouve, à un moment donné, obligé de prendre position et de clarifier ses intentions.

Le personnage de Warlack évoque une sorte de Docteur Mabuse…?
Oui, il fait référence aux savants fous des séries Z qui nous ont tant amusés dans leur quête de domination du monde, mais qui pouvaient s’avérer terrifiants en prenant un pouvoir considérable. Warlack soulève la question de savoir ce qui peut arriver quand une nouvelle technologie se retrouve dans de mauvaises mains…

Malgré la gravité du propos, l’humour est constamment présent...
Je ne me voyais pas dénoncer frontalement l’eugénisme ou les dangers des manipulations génétiques : d’autres l’ont fait bien avant moi, et j’aurais eu le sentiment d’enfoncer des portes ouvertes. Il me semblait donc indispensable d’aborder ces questions un peu écrasantes par le biais de l’humour. C’est pour cela qu’en dépit de sa monstruosité, Warlack est un personnage qui prête à sourire.

Comme dans Du bleu jusqu’en Amérique, vous décrivez un univers médical clos…
Oui, j’ai une certaine affinité pour les univers claustrophobiques, alors que je me sens beaucoup moins à l’aise en extérieur.

Comment avez-vous conçu et imaginé les décors de cette fable ?
Il y a en réalité trois mondes dans le film : celui de Warlack, particulièrement clinique et froid, celui du château qui renvoie aux vieux films de vampire des années 50-60 et celui de la biologiste campée par Isabelle Renauld qui habite un hôtel totalement anonyme et qui évoque un espace confortable mais sans âme.

Comment avez-vous travaillé les couleurs et la lumière ?
J’aime beaucoup les couleurs contrastées, et je suis une grande admiratrice des fauves et des expressionnistes allemands comme Van Dongen ou Nolde. C’est pour cela que j’utilise souvent une palette très dense, de rouges, de bleus et de jaunes profonds, qu’on ne voit pas souvent au cinéma. Je n’y projette pas de signification particulière, mais je le fais seulement par pur instinct et par plaisir.

Vous faites également plusieurs allusions aux contes de fées.
Absolument. On peut notamment penser à Blanche-Neige, courant dans la forêt et poursuivie par les chasseurs, ou encore à La Belle au Bois Dormant se réveillant grâce au baiser du prince. Même la forêt voisine et le château sont des clins d’oeil aux
contes de fées.

Comment avez-vous choisi les comédiens, dont certains font partie de votre « famille » de cinéma ?
C’est vrai qu’un véritable esprit d’équipe s’est formé autour d’Édouard Montoute, Franck Gourlat, Hervé Ganem et Sophie Mounicot. C’est formidable parce qu’on se connaît très bien et que, du coup, on travaille vite tous ensemble et qu’on n’a pas besoin de faire beaucoup de prises - ce qui était indispensable pour ce tournage. Dans l’ensemble, j’ai eu beaucoup de chance car l’ensemble des comédiens, d’Isabelle Renauld à Yolande Moreau et Jean-Claude Dreyfus, ont accepté de travailler dans des conditions difficiles. Surtout, dès qu’ils ont compris qu’il s’agissait d’un projet un peu loufoque, ils se sont véritablement « lâchés » et ont improvisé des situations extrêmement drôles… À l’image des scènes où Franck Gourlat embrasse passionnément le trophée de chasse, comme s’il en était tombé amoureux !

Propos reccueillis par Franck Garbarz

Sarah Lévy, auteur-réalisatrice :
Au cinéma, on lui doit Du bleu jusqu’en Amérique, coproduit par ARTE (1999). Elle a écrit et réalisé de nombreux courts-métrages dont La Poupie (1995), Prime Time (2000) et La méthode anglaise (2004).
Pour la télévision, citons De gré ou de force de Fabrice Cazeneuve, coproduit par ARTE France (1998) et, récemment, Un petit garçon silencieux (2004), qu’elle réalise.

Edité le : 09-10-06
Dernière mise à jour le : 09-10-06