Monsieur Safranski, dans votre dernier ouvrage, vous vous intéressez à l’histoire d’une grande amitié, celle qui a uni Goethe et Schiller. Ces deux géants de la littérature ont commencé par s’éviter et il leur a fallu du temps avant de se rapprocher. Pourquoi avoir choisi ces deux icônes du classicisme de Weimar ?
Précisément parce que la relation entre les deux hommes était si difficile et que l’on peine à croire que l’alchimie ait aussi bien fonctionné. Les écueils de l’amitié entre Schiller et Goethe s’expliquent par leurs personnalités profondément différentes. Ils incarnent en quelque sorte deux attitudes fondamentales de l’esprit : chez Schiller, tout est concept, conscience et réflexion, tandis que Goethe se laisse davantage guider par la sensibilité et l’intuition. Ces deux personnalités, entretenant une opposition pleine de tensions, se sont si bien complétées et attirées que de leur relation est né quelque chose de très fructueux.
Les deux hommes ont fini par s’accepter et par se trouver. Ce cheminement est-il passé par le travail ?
Absolument. Il est passé par le travail et au départ uniquement par le travail. C’est ce qui caractérise incontestablement cette amitié : elle prend naissance dans l’esprit, le cœur vient ensuite ! L’œuvre, c’est-à-dire le travail littéraire, s’est toujours trouvé au centre. Le bonheur, qu’ils ressentaient tous deux grâce aux possibilités qu’ouvrait cette synergie et bien entendu parce qu’ils sont peu à peu sortis de l’esprit de compétition, a procuré le terreau émotionnel d’une communion de pensée qui repose fortement sur le sentiment.
On dit souvent que l’amitié entre hommes n’est jamais totalement sans but et qu’elle s’appuie toujours sur des centres d’intérêt communs, que ce soit le sport, le travail ou un passe-temps. L’amitié qui liait Schiller et Goethe était-elle une véritable et profonde amitié masculine ? Allait-elle au-delà de l’agréable sensation que peuvent éprouver, lorsqu’ils se rencontrent d’égal à égal, deux génies qui s’inspirent l’un l’autre et qui s’enrichissent mutuellement ?
Ils avaient incontestablement un objectif commun, mais, dans le même temps, l’objectif pour lequel ils se sont liés touchait au plus essentiel, au plus intime de la personne. Il s’agissait pour tous deux de l’épanouissement et du perfectionnement de leur propre personnalité, et leur amitié leur permettait d’y parvenir d’une manière particulièrement bénéfique et heureuse.
De sorte qu’une véritable relation émotionnelle et une estime réciproque ont pu naître entre les deux hommes ?
Oui, ce lien est devenu très fort. En mai 1805, à la mort de Schiller, Goethe (qui mourra 27 ans plus tard) déclare que c’est la moitié de sa vie qui s’en est allée.
Alors que Goethe n’a même pas assisté aux obsèques de Schiller !
Goethe ne se rendait jamais aux enterrements. En revanche, plus tard, il conservera pendant un an le crâne de Schiller dans sa bibliothèque, ou du moins ce qu’il prenait pour le crâne de son ami, car nous savons aujourd’hui que ce n’était pas le sien. Pour Goethe, Schiller est petit à petit devenu une icône personnelle. Il a pour ainsi dire voué un culte à son Schiller, un culte qui frôlait parfois la dévotion à un saint.
Le devoir ou l'instinct
Ils avaient des personnalités très différentes. La simplification traditionnelle, bien connue de tous les lycéens allemands, qui veut que l’on oppose le devoir de Schiller à l’instinct de Goethe, et qui conduit les jeunes à éprouver davantage de sympathie pour ce dernier, conserve-t-elle une quelconque pertinence aujourd’hui ?
Comme la plupart des raccourcis, celui-ci n’est pas tout à fait faux. J’ajouterais simplement que pour Schiller, le devoir rejoignait l’instinct. Le style quelque peu sévère et distant de Schiller, qui venait de sa volonté de transposer ses idées abstraites dans le concret, ne traduisait pas seulement sa conscience du devoir, mais également sa passion. Donc, lorsque nous utilisons le terme de devoir pour Schiller, nous pouvons aussi bien affirmer que le devoir était sa passion. Comment pourrait-on définir ce devoir ? C’était le devoir d’organiser sa nature intime, avec son esprit et son intelligence, et peut-être aussi de la discipliner, ce qui signifiait également pour lui de surmonter sa maladie, de la vaincre. La liberté doit triompher des contraintes, voilà quelle était sa conception élémentaire du devoir. Et c’est la mission qu’il s’était assignée.
Goethe résumait ainsi leurs rôles : Schiller prônait l’évangile de la liberté, je refusais de voir amputer les droits de la nature ! Pour Goethe, ce qui importait le plus, c’était d’être à l’écoute de ce qu’il ressentait personnellement et de nourrir ce ressenti. Ici apparaît à nouveau très clairement la magnifique et féconde antinomie entre les deux hommes : l’un (Schiller) place la liberté de la pensée au centre, l’autre (Goethe) l’épanouissement de sa nature intime.
Existait-il une rivalité marquée entre Goethe et Schiller ? Lequel avait le plus d’importance et d’influence par exemple ? Schiller a tout de même été nommé « citoyen d’honneur » par l’Assemblée législative française issue la Révolution française de 1789, révolution qu’ils ont plus tard tous deux critiquée.
Avant que leur amitié ne se développe, Schiller éprouvait vis-à-vis de Goethe un sentiment de rivalité très prononcé, exacerbé jusqu’à la jalousie. Schiller avait depuis longtemps l’impression que pour Goethe, quasiment tout tombait du ciel, alors que lui devait sans cesse se battre. Cela a donné lieu à des rivalités et à des ressentiments, mais, leur amitié progressant, Schiller s’en est peu à peu débarrassé, même si, de sa part, il en restera toujours quelque chose. Son attitude a toutefois changé et ce n’était plus directement à Goethe que Schiller a fini par adresser des reproches empreints d’une jalousie inconsciente pour les dons que la nature lui avait accordés, mais à Wilhelm Meister : le personnage romanesque recevait les coups à l’origine destinés à son auteur, Goethe.
De son côté, Goethe, qui n’était guère enclin à la jalousie et n’avait d’ailleurs aucune raison de l’être, se sentait au début simplement dérangé par le jeune Schiller. Pendant longtemps, il a évité cette nouvelle étoile de la scène théâtrale, s’en est tenu à distance, d’autant plus qu’il lui rappelait sa propre folie de la période du Sturm und Drang. Puis, il a appris à apprécier l’homme, ou plutôt son travail, même si au départ cette estime était purement intellectuelle. Ce n’est que lorsqu’ils se sont rencontrés en personne et qu’ils ont découvert combien leur coopération pouvait être fructueuse que la dimension émotionnelle est venue s’ajouter.
Lequel des deux exerce encore aujourd’hui l’influence la plus grande en Allemagne, et en Europe ? Vous avez dit un jour que Schiller était un événement majeur sur le plan de la langue, mais l’œuvre de Goethe n’est-elle pas actuellement bien plus influente ?
Pour la période actuelle, je dirais que c’est en effet l’œuvre de Goethe qui est la plus influente. Mais Goethe exerce une influence très différente de celle que peut exercer Schiller. L’œuvre de ce dernier permet aujourd’hui encore de mettre en évidence certains problèmes, comme celui de la liberté de l’être humain, tant dans un sens politico-social qu’en terme de libre-arbitre – une question qui est tout à fait d’actualité aujourd’hui dans le cadre des recherches sur le cerveau. Schiller était médecin et se demandait déjà à l’époque si nous sommes vraiment libres dans nos actions, compte tenu des processus physiologiques et de notre système nerveux. Bien entendu, il ne pouvait pas encore parler de synapses ni des processus qu’elles régissent. Ainsi, de par son œuvre, Schiller est effectivement mieux adapté que Goethe à une mise en exergue de ces aspects précis, mais la cosmogonie goethéenne exerce une influence considérable sur une conscience holistique de l’immensité, de la plénitude de la vie et de la diversité, ainsi que sur toute la culture du sentiment. Dans une certaine mesure, l’influence de Goethe est peut-être plus indéfinissable, mais elle est in fine plus profonde et plus étendue.
L’influence de Schiller se ravivera peut-être lorsque la responsabilité personnelle de l’individu opèrera un retour en force au cœur des préoccupations de la société moderne ?
C’est possible, mais cette idée est centrale chez l’un comme chez l’autre. La question du libre-arbitre est pour chaque individu d’une importance primordiale, et c’est aussi une composante clé de leur amitié - une amitié construite, une amitié conçue comme l’œuvre de toute une vie. Ils savent tous deux que ce qui tombe du ciel, et qui permet de vivre confortablement, n’a pas de valeur. C’est plutôt une relation humaine épurée, activement voulue et créée, sachant qu’il était également clair pour les deux hommes que rien de meilleur ne pouvait leur arriver.
Sait-on comment ils vivaient cette intense amitié au quotidien ? Discutaient-ils de tout ensemble ?
Grâce à la merveilleuse correspondance dont nous disposons, on en apprend énormément, surtout sur leur rapport au travail. Par exemple, après avoir rendu visite à Goethe à Weimar, Schiller écrit à Charlotte [sa femme] qu’ils ont discuté 12 heures d’affilée. On peut considérer qu’ils ont véritablement parlé de tout ce qui leur tenait à cœur. À l’exception des femmes, vraisemblablement, car c’était un sujet à part.
Peut-être parce que Schiller aurait pu là encore éprouver de la jalousie à l’encontre de Goethe ?
Non, les raisons en étaient différentes. Schiller s’entendait bien avec Christiane [compagne puis épouse de Goethe]. C’était une femme jolie, sociable, qui appréciait peut-être un peu trop le vin. Mais Schiller n’était pas impartial vis-à-vis d’elle, car sa propre femme, Charlotte, qui vivait à Iéna, était la filleule de Madame von Stein, avec qui, comme tout le monde le sait, Goethe avait entretenu une relation avant de l’abandonner. Ainsi, Schiller n’entendait chez lui que du mal de cette Christiane qui vivait avec Goethe, il n’était donc pas à l’aise, à vrai dire il était littéralement coincé. Il essayait de s’en sortir en ignorant Christiane autant que possible. Comme je l’ai déjà dit, la question des femmes constitue un chapitre à part dans cette amitié.
Propos recueillis par Thomas Neuhauser (ARTE, octobre 2009)







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