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ARTE Reportage

Le magazine d'actualité internationale. Tous les samedis à 18h50. Présenté en alternance par William Irigoyen et Andrea Fies

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ARTE Reportage Mercredi 4 janvier 2006 - 21h35 - 20/02/06

Script - Haïti la maudite

Michel Dumont, Eric Bergeron, Isabelle Nommay


La mer des Caraïbes, le soleil... des images de cartes postales. Tout ici pourrait être idyllique mais nous sommes en Haïti, dans cette moitié d'île qui semble, depuis des décennies, accumuler toutes les misères de la terre.
Regarder le reportage

Anse Rouge, petite ville du nord-ouest, à six heures de route défoncée de la capitale, Port au Prince, à deux heures des Gonaïves, chef lieu de la province de l'Artibonite.
Anse Rouge, 14 000 habitants, 53 000 en fait avec les deux sections administratives rattachées à la commune.


Etre maire en Haïti
A Anse Rouge, pas d'électricité, pas de police, de transport public. Et un seul point d'eau, comme dans la grande majorité des communes haïtiennes.
Voici Elians, le maire nommé, comme partout dans le pays, par les autorités transitoires mises en place à la chute de Jean Bertrand Aristide :
« Ça, ç’est déjà en panne, ça ne marche plus du tout. Toutes les pompes sont en panne, une seule fonctionne, une seule pour 14 000 habitants. Nous sommes obligés de nous résigner, c'est une situation déplorable mais personne ne nous aide. Seul le Bon Dieu est capable de nous sortir d'une telle situation.
L'Etat haïtien, il a beaucoup de difficultés depuis le départ du président Aristide. Le pays est en proie à de multiples difficultés. Pourquoi l'Etat ne fait rien, je ne sais pas mais je pense qu'il n'a pas les moyens de faire quelque chose pour nous. »
Arte : « Mais vous êtes en contact avec les autorités de l'Etat, de la province ? Vous leur parlez de vos problèmes ? »
Elians : « Les gens qui représentent l'Etat, ils nous disent toujours qu'ils n'ont pas les moyens d'aider Anse Rouge. Nous avons fait des démarches auprès du ministère de l'intérieur et la seule chose que nous ayons obtenu, c'est trois bureaux pour la mairie. Après le ministère nous a un peu aidés pour remettre en état le centre de santé d'Anse Rouge. Mais à part cela, rien, rien du tout. »

Les hôpitaux
Dans le centre de santé, l'hôpital, les bâtiments ont été récemment rénovés. Pour le reste, c'est la grande misère.
Elians : « Notre communauté a plein de problèmes surtout pour la santé. La situation est grave parce que depuis p^presque dix huit ans, il n’y a aucun budget pour la santé, rien du tout. »
Deux jeunes médecins tout juste sortis de la Faculté. Payés 150 dollars par mois - on comprend que la grande majorité des médecins partent travailler à l'étranger. L'hôpital n'a aucun budget de fonctionnement. Et sa seule ambulance est en panne depuis des mois.
Arte : « Vous êtes combien de médecins pour combien de population ? »
Elians : « La population est de 53 000 personnes ».
Le médecin : « Nous sommes deux médecins et un dentiste. Il y a un troisième médecin qui est interne et qui doit travailler ici, mais il n’est pas encore arrivé. Il y a seulement ce demi flacon de bétadine qui nous reste. Donc c’est peu… ».
Arte : « Dans cette armoire, il y a tout le matériel de l’hôpital ? »
Le médecin : « Exactement… même des fois pour stériliser le matériel, nous utilisons des moyens archaïques. Prendre un réchaud, du charbon, de l’alcool puis mettre le feu. »
Arte : « C’est partout pareil en Haïti ou c’est seulement à Anse Rouge ? »
Le médecin : « Bon c’est presque pareil partout… des fois des ONG nous aident, nous donnent des gants, du petit matériel mais c’est partout pareil. »
Arte : « Vous êtes payés régulièrement ? »
Le médecin : «Chaque trois mois ( rires)… chaque trois ou quatre mois (rires) ».
Arte : « Vous prenez tout cela avec le sourire ? »
Le médecin : «Que voulez-vous… il y a des gens qui sont vraiment en difficulté, nous sommes les seuls qualifiés pour leur apporter un peu d’aide. Nous sommes obligés de sourire, ce n’est pas que cela nous fait rire mais la situation est ainsi. Nous sommes obligés de nous adapter. »

L'école
« Pani moyens », pas de moyens c'est la rengaine en Haïti. Absence totale ou presque d'Etat. Les ministères existent mais les fonctionnaires sont peu …ou épisodiquement payés. Alors chacun se sert au passage. La corruption est généralisée.
Les écoles sont pleines, la plupart financées par les Eglises. Les familles se saignent pour acheter les uniformes obligatoires.
Pour les petits haïtiens, l'école c'est aussi le moyen de prendre le seul repas de la journée. A la maison, ils doivent souvent se contenter, au mieux, d'une bouillie.
Elians : « L’école marche c’est vrai mais il n’y a pas de structures. A cause des problèmes du pays, pas d’argent, la pluie qui ne tombe pas, les élèves viennent à l’école mais nous n’avons pas les structures nécessaires pour leur donner de bonnes bases pour le futur. »
Arte : « Vous savez qu’il y bientôt des élections, vous en parlez à l’école ? »
Un élève : « Oui c’est pour le président, les maires, les sénateurs et les députés. »
Une élève : «Ce sont des élections pour changer le pays… pour développer le pays. »
Elians : « mes enfants, soyez courageux, même si vous souffrez, si vous ne mangez pas, si vous êtes mal installés mais demeurez en paix et tout ira bien… »

La pêche, les salines
La pêche et la récolte du sel sont les deux activités principales des habitants d'Anse Rouge.
Mais la pêche depuis Jeanne, est en pleine crise. Jeanne c'est le cyclone qui, en septembre 2004, a tout balayé sur son passage. Barques, filets, maisons parfois. Le gouvernement haïtien a généreusement accordé aux pêcheurs une indemnité de 20 dollars haïtiens. L'équivalent de deux euros par famille....
Réunion des pêcheurs autour de leur maire. Les élections approchent. Tous iront voter mais sans illusion.
Elians : « Nous avons maintes fois alerté les autorités mais sans résultat.
Anse Rouge est oublié, c'est comme si nous n'existions pas pour l'Etat haïtien. Peut-être que l'Etat croit qu'il n'y a que des bêtes à Anse Rouge. Nous sommes obligés de dire cela. »
Des pêcheurs : « On a écrit à tous les candidats pour leur parler de nos problèmes, au nom du comité des pêcheurs mais, pour le moment, aucun ne nous a répondu.
« Ici il n'y a que le maire qui essaie de faire quelque chose pour nous. Il se démène, il est allé à la préfecture plusieurs fois pour parler de nos difficultés. Regardez nous n'avons pas d'eau potable, presque rien à manger, la pluie ne tombe pas souvent. Bon d'accord il y a la mer, mais depuis le cyclone il n'y a plus de poisson. Nous n'avons pas les bateaux adaptés pour aller au large trouver du poisson, des homards. »
« A chaque élection, les candidats ils nous demandent de voter pour eux, après ils disparaissent. C'est comme si Anse Rouge n'existait plus. »

L'autre grande activité de la région, c'est la récolte du sel. Mais, là encore, il y a eu Jeanne. Des torrents de boue ont envahi les salines. Et seize mois plus tard, rien n'a changé ou si peu.
Grâce à l'ONG française Action Contre la Faim, deux cents d'entre elles sont en cours de réhabilitation. Avec priorité aux familles les plus pauvres comme l'explique Thibault, responsable local d'ACF :
« Nous avons constitué des comités villageois avec lesquels nous avons étudié la vulnérabilité des propriétaires de salines, les plus vulnérables ont été choisis pour que leurs salines soient curées, afin qu’elles puissent à nouveau produire du sel et relancer l’économie pour ces personnes-là et aussi pour le village.
On arrive à savoir quelles sont les personnes qui ont besoin d’un apport financier et que nous allons aider suite à leur travail.
Il y a aussi une considération technique car le curage des salines doit être bien fait, afin de faire affleurer la mine sans la perforer. Donc il y a deux considérations, la vulnérabilité et la capacité technique des travailleurs. »

Malnutrition et aide
Direction l'intérieur des terres. Une heure de piste défoncée pour atteindre Mao. A première vue, un village verdoyant. Mais attention aux apparences trompeuses. Nous sommes à la fin de la saison des pluies et des cyclones. 2 000 personnes vivent ici et le seul point d'eau est une petite source à quatre kilomètres.
2 000 personnes vivent ou plutôt tentent de survivre. Visite-cauchemar avec Paul Belloni, le président du comité villageois :
« Cette famille est très pauvre, elle a déjà perdu quatre enfants, de maladies, de malnutrition. Ces gens manquent d’argent, ils mangent de la terre et ils souffrent de malnutrition. »
Un père de famille :
« On prend de la terre blanche comme celle-là, on la met dans l’eau, on mélange le tout avec un peu de sel pour en faire une sorte de pâte. Et on le mange, ça calme la faim… On cueille ces pommes de cactus, on les mange. Et aussi les piquants rouges. Il faut en cueillir plusieurs, retirer les piquants et puis on les mange comme ça… »
Arte : « Les enfants mangent cela aussi ? «
Le père de famille : « Oui, ils le mangent aussi ».

Malnutrition, maladies de toute sorte et absence de toute structure. L'hôpital d'Anse Rouge est à quatre heures de marche et il renvoie systématiquement les cas graves vers les Gonaîves, le chef lieu. Mais rares sont ceux qui, ici, ont les moyens de faire le voyage.
Paul Belloni : « il n’y a pas de dispensaire, pas de docteur ici, rien. Ni les autorités de Port au Prince, ni celles des Gonaïves ne sont venues ici. Jamais. Même quand les gens meurent. Jamais. »
A Mao on a peine à imaginer être vraiment au XXIème siécle. On se dit que de l'autre côté des montagnes, des milliers de touristes occidentaux se dorent sur les plages de la République Dominicaine et s'attablent devant de succulentes langoustes.
Mais sur la même île, en Haïti, c'est la misère, la désolation.
Mao, une autre planète. Nous sommes la première équipe de télévision à venir ici. Nos questions sur les prochaines élections semblent quelque peu saugrenues. Et pourtant...
Paul Belloni : « Tous les gens ici sont inscrits, ils n’ont pas encore leur carte. Aucun président n’a jamais rien fait pour nous. Pas un gouvernement n’est venu ici, ils ne nous connaissent pas. C’est toujours pareil… »

Il y a encore quelque mois, les habitants de Mao ne savaient pas ce qu'était une ONG. Les équipes d'Action Contre la Faim ont fait sensation. Les blancs mais surtout Chantal, la franco-béninoise. Venue mettre sur pied, en concertation avec les villageois, un projet d'aide alimentaire. Le projet est en passe d'être finalisé reste le plus important, trouver un financement.
Chantal : « C’est difficile, c’est difficile… malgré l’ampleur des besoins, il faut croire que la situation politique y estt pour quelque chose parce qu’on ne comprend pas. On ne comprend pas, les besoins sont là… en tous les cas pour ACF on a un peu de mal.
Des choses ont été faites à 5O km, tout a été concentré dans certaines localités plus importantes et peut-être plus médiatisées.
On a vu des images de GonaÏves à la télévision qui ont du touché les cœurs, donc les bailleurs de fonds et le reste. Mais des localités comme Anse Rouge n’ont pratiquement pas reçu d’aide. Ici, à Mao, on peut demander aux gens, ils n’ont reçu aucune aide depuis les événements. »

Assainissement
Les Gonaïves, 3ème ville du pays. En septembre 2004, les télévisions montraient la ville noyée sous des torrents d'eau et de boue. Bilan 3 000 morts et disparus.
Plus d'un an après, les séquelles sont toujours bien présentes. Les salines ne sont toujours pas nettoyées, le marché du bord de mer se tient chaque jour sur les détritus laissés par Jeanne.
Haïti ne survit que grâce à l'aide internationale et aux multiples actions des ONG. Beaucoup d'entre elles sont parties des Gonaïves, Action Contre la Faim est restée.
William, le responsable local, est ici depuis neuf mois :
« Ici, on se trouve sur le marché du bord de mer où se vendent tous les produits frais du centre ville de Gonaïves . On a les poissons, la viande, les légumes… ce marché est donc sur une décharge de tous les déchets qui ont été emportés par le cyclone Jeanne.
Ici à Gonaïves, après Jeanne, il y a quand même eu beaucoup d’aide, mais ça a été une aide d’urgence qui ne s’est pas du tout pérennisée. Aujourd’hui, la population est très frustrée de cette aide qui est venue seulement pendant trois mois, car maintenant elle se retrouve à nouveau seule. Il faudrait effectivement revoir tout l’assainissement de ce marché et remettre en place des structures et faire en sorte que les commerçants puissent vendre leurs produits dans des conditions d’hygiène acceptables. »
13 000 mètres cubes de boue ont été retirés des canaux par les équipes d'ACF. Dérisoire vu l'ampleur des problèmes. Un nouveau cyclone - il y a eu quatre alertes ici en 2005 et les Gonaïves ne sont toujours pas à l'abri d'une nouvelle catastrophe.
William : « C’est un canal qui passe par un des quartiers les plus vulnérables de Gonaïves, et le souci est qu’il sert de dépotoir, tout le monde jette ses déchets dans ce canal parce qu’il n’y a pas d’autre alternative.
Depuis qu’on a fait le curage, le débit est beaucoup plus important lorsqu’il pleut, donc on voit vraiment l’eau qui circule, alors que l’eau était complètement immobile avant. Le problème de Gonaïves est que s’il pleut pendant deux ou trois heures, tout est inondé et l’eau monte de 50cm partout dans la ville. »

Les candidats
Haïti la maudite. Haïti qui veut croire cependant au processus électoral imposé par la communauté internationale. Aux Gonaïves comme partout ailleurs dans le pays, on s'apprête à élire un nouveau président, des députés, des sénateurs. Et on espère en des lendemains meilleurs même si chacun sait bien que la plupart des candidats sont ou des nantis ou des personnes aux mains sales, corruption, drogue. Quelquefois les deux.
En Artibonite, dans la province des Gonaïves, il y a pléthore de candidats mais ce sont deux clans, deux familles qui s'opposent.
Celui des anciens militaires incarné par cet homme, Winter Etienne. Il fut le porte parole des insurgés qui, en février 2003, prirent les armes contre le président Aristide. Leader aujourd'hui du front de la reconstruction nationale, candidat au Sénat, Winter Etienne s'inquiète du bon déroulement des élections :
« Il faut qu’il y ait vraiment des centres de vote qui soient accessibles à toute la population. Si ce pas le cas, on ne pourra pas demander aux gens de marcher pendant 3 ou 5 heures pour aller voter.
On ne veut pas d’élections contestées, on veut que le pays démarre, pour qu’il puisse démarrer, il faut organiser de bonnes élections, il faut que le président qui arrive soit réellement élu par la majorité et non pas une minorité. »

Pour la présidentielle, Winter Etienne soutient Guy Philippe, le chef militaire des insurgés. Avec un slogan qui fait sourire : "Assez de corruption en Haïti" :
« Depuis plus de deux cents ans, l’Etat emprunte de l’argent à l’étranger, on fait des dons aux autorités locales et étatiques. Et cela se fait toujours à l’encontre de la population, les dirigeants gardent cet argent dans leurs poches mais les haïtiens n’en voient jamais la couleur. »

Autre clan, autre famille, celle de l'actuel Premier ministre du gouvernement transitoire, Gérard Latortue. Lui ne se présente pas mais ses neveux oui. Et notamment Youri, ancien commissaire de police, ancien chef de la sécurité présidentielle sous ... Aristide. Jeune, dynamique, doté d'importants moyens financiers - à l'origine douteuse disent certains - il se veut le représentant d'une nouvelle génération politique.
Youri Latortue :
« Nous voulons avoir une autre mentalité, ne pas toujours demander à l’Etat ce qu’il va faire pour nous mais plutôt demander aux citoyens ce qu’ils peuvent faire pour leur pays. Nous faisons campagne dans des quartiers où il y a beaucoup de besoins, et lorsque c’est possible, nous construisons un puits, nous installons l’électricité, nous nettoyons les canaux… Nous essayons de faire des actions concrètes en espérant qu’après l’Etat pourra prendre les choses en main et faire beaucoup plus que nous. Il faut parler clairement aux gens, leur dire exactement ce qu’il en est, quels sont les défis pour le pays. On ne peut pas tout faire, Haïti est un pays très pauvre, il y a beaucoup à faire, donc on doit commencer par les petites choses, il faut instaurer la confiance et la maintenir. Et si au bout de deux ou quatre ans on a réussi quelque chose, on peut penser à se faire reélire et même à viser plus haut. »

Qui dirigera le 15 février, à l'issue du second tour, les destinées d'Haïti ? Avec 36 candidats en lice, dont une femme, bien difficile de la dire.
Le favori pour le moment c'est René Preval. Déjà président de 1995 à 2000, c'est lui qui avait gardé au chaud le fauteuil d'Aristide durant son exil aux Etats Unis.


L'outsider c'est Charles Henri Baker, l'homme du patronat haïtien, l'animateur du groupe des 184, l'opposition civile à Aristide. Mais Charlito, comme on le surnomme ici, a un gros handicap, c'est un haïtien blanc...

Quel que soit l'élu, il aura fort à faire. Haïti, première république noire indépendante, n'est plus qu'un pays en lambeaux. Ou la grande majorité de la population est analphabète et vit avec moins de deux euros par jour.
Ah si... il y a tout de même quelque chose qui marche bien en Haïti, ce sont les Eglises. Catholique, protestante, adventiste, évangélique, baptiste, elles prolifèrent, sont riches et puissantes. Et appellent chaque dimanche les fidèles à voter massivement. Sans expliquer pourquoi depuis des décennies, Dieu demeure sourd aux malheurs des Haïtiens.


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Edité le : 04-01-06
Dernière mise à jour le : 20-02-06


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