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Luchino Visconti

Retrouvez dans ce dossier des textes autours des films du grand cinéaste italien : Ludwig ou le crépuscule des Dieux, Senso, Rocco, Les Damnés, Mort à Venise. (...)

Luchino Visconti

11/05/02

Senso

1866. Les patriotes italiens veulent débarrasser Venise de la domination autrichienne. Le lieutenant autrichien Malher devient l'amant de la comtesse Serpieri. Effrayé à l'idée de la guerre il fuit à Verone avec l'argent des patriotes quand on apprend l'entrée en guerre de la Prusse. Trompée, la comtesse le dénoncera.

"SENSO", adapté d'une nouvelle de Boito, est la toute première rencontre de Visconti avec l'Histoire au cinéma. Dans ce film précisément on note l' intérêt du réalisateur italien pour la rupture historique, rupture qui sera exploitée aussi dans ses films suivants :

"SENSO" se situe lors de la fin de l'occupation autrichienne en Vénétie (1866) alors que s'affirme l'Unité italienne, "LE GUEPARD" s'inscrit au moment de la fin de l'indépendance du Royaume de Sicile en 1860 devant les armées de Garibaldi, "LES DAMNES" pendant la fin de la République allemande face à la montée du nazisme en 1933, la fin de l'indépendance de la Bavière et sa partielle intégration à la Prusse pendant le règne de Louis II (1864-1886) dans "LUDWIG ou le Crépuscule des Dieux".

Notons qu'à chaque fois dans ces films, les personnages centraux appartiennent à la structure sociale même qui est sur son déclin : II ne s'agit jamais de ceux qui prennent le pouvoir mais de ceux qui sont remis en cause et menacés.

Dans "SENSO" au moment de la formation de l'Unification italienne et où la vieille société d'Ancien Régime disparaît, Livia Serpieri vivant un médiocre adultère est une héroïne tragique, symbole d'une classe sociale en pleine décadence.

Le choix de placer dans l'Histoire en crise ses "héros", au moment précis où un ordre meurt en enfantant dans la douleur son successeur est déterminant. Visconti recherche la source de situations "qui permettront de saisir le moment où les rapports arrivent à un point maximum d'exagération provoquant une certaine "catharsis" des personnages" comme il l'explique lui-même.

Cependant, si l'histoire naît de l'Histoire (ainsi en est-il pour "SENSO"), c'est aussi le moyen pour le cinéaste de porter un regard critique sur l'actualité de son pays. "Toute Histoire est anachronique, le présent est Histoire, l'Histoire est toujours au présent" avait dit Gramsci.

Or "SENSO" se penche sur des événements déterminants dans l'évolution ultérieure de l'Italie (un regard, par ailleurs, porté avec un souci constant de réalisme historique dont témoigne le travail d'écriture préparatoire effectué avec Bassani Prosperi et Alianello, experts en la matière); Pour Visconti l'évocation de la défaite des partisans de Gramsci pendant le Risorgimento préfigure la défaite des espoirs révolutionnaires avec la Libération. Ce constat, tout le monde le comprit à la sortie de "SENSO" en 1951, d'où la forte polémique politique qui entoura le film.

Cependant, si la bataille de Custozza rappelle l'échec du communisme révolutionnaire, Visconti aurait voulu encore davantage l'accentuer : "Je voulais que le film s'appelle "CUSTOZZA"; ce fut un tollé : La Lux, le Ministère, la Censure. Ce qui m'intéressait c'était de raconter l'histoire d'une guerre mal faite, faite par une classe seule et qui fut un désastre. La fin devait être toute autre : Nous y voyions Livia passer devant des groupes de soldats ivres et toute la fin montrait un petit soldat autrichien très jeune, 16 ans à peu près, qui chantait une chanson de victoire. Puis il s'arrêtait, il pleurait et criait " Vive l'Autriche ! "

Visconti ne put donc davantage " remuer le couteau dans la plaie" mais ses amis communistes avaient bien vu par le biais du personnage d'Ussoni, le symbole de leurs idées :

Ussoni : " Nous n'avons que des devoirs et plus aucun droits. II faut nous oublier nous mêmes . Cette rhétorique n ' est pas inutile. L'Italie fait la guerre. Notre guerre. Notre Révolution." "SENSO" apparut comme une oeuvre marxiste et déplut évidemment aux dirigeants en place . L'anecdote de "SENSO" au Festival de Venise est, sur ce point, intéressante :

Piero Regnoli, participant au Festival dans le jury, l'atteste : "Le Ministre du Spectacle était Ermini, démocrate chrétien; il me convoqua, me dit que mon boulot à Venise était d'y aller avec pleins pouvoirs, ce qui signifiait n'importe quelle somme pour empêcher "SENSO" de recevoir le prix parce que le film de Visconti, tant par son contenu narratif que les idées du réalisateur était communiste. Faisant acte de résistance déterminé, on intervint par le truchement de Scicluna Sorge qui incognito prit une chambre à l'Excelsior juste au dessus de la mienne et y resta tout le temps pour guetter ce qui se passait et intervenir auprès des autres membres du jury, qui ensuite, à mon insu furent pour la plupart achetés. Et "SENSO" n'eut pas le Lion d'Or".

Visconti montrant ainsi l'échec et la trahison d'hier faisant par la même le constat négatif de l'Histoire toujours au présent" avait été le bouc émissaire d'une chasse aux sorcières devenue courante en Italie.

On lui demanda de couper des séquences de la bataille de Custozza sous le fallacieux prétexte que "l'Italie n'avait pas besoin, au sortir de la Deuxième guerre, mondiale, de rappeler ses défaites".

Cependant, en nous éloignons du contexte politique de l'époque, que voyons nous aujourd'hui du film ? "SENSO" reste un superbe mélodrame. A son propos Youssef Ishaghpour écrit : " "SENSO" est l'un des moments les plus hauts de cette harmonie chez Visconti, d'équilibre de sensualité et de volonté, de passion et de regards sur la passion, d'action aux contours précis et de passéisme sans nostalgie".

En effet, l'aristocrate qui tient du progressisme le droit de critiquer la ''dégradations historique " se retrouve, avec "SENSO" pour la première fois dans son élément : Celui des couleurs de la réminiscence de son enfance, dans l'amour de l'Art, hérité d'un passé qu'il connaît et réexamine avec plaisir.
En témoigne aussi, l'ouverture du film qui, synthèse de l'Histoire et de l'histoire, trouve son sens dans la symbolique de l'Opéra, confirmant, par là même, l'amour de Visconti pour l'Art lyrique.

" J'ai fait sauter les sentiments exprimés dans "Le Trouvère" de Verdi par dessus la rampe dans une histoire de guerre et de rébellion" De même, le spectateur sera comblé par les essences toutes romanesques (et prémices de la décadence) que l'on trouve dans "SENSO " "J'ai toujours pensé à Stendhal, j'aurais voulu faire "La Chartreuse", c'était là mon idéal. Si on n'avait pas fait des coupures dans mon film, c'était vraiment Fabrice à Waterloo".

Le personnage de Franz Mahler qui déserte le combat, apparaît bien comme ayant l'âme remplie d'un "sentiment de fin de monde".
Olivier Bombarda

Edité le : 22-04-04
Dernière mise à jour le : 11-05-02