Old Boy (2 tomes sur 8, en cours)
Garon (Tsuchiya), Minegishi (Nobuaki)
Kabuto / 6,95 €
www.editions-kabuto.com
Enfermé dans une chambre pendant dix ans, un homme ressort comme il était entré. Sans la moindre explication. Dès lors, il n’a plus qu’un dessein : découvrir qui l’a cloîtré et pourquoi.
Difficile d’oublier les images délétères de Park Chan-wook, réalisateur sud-coréen surdoué, auteur en 2004 d’une adaptation flamboyante et stylé de ce manga. Une fois n’est pas coutume, la version papier passe pour bien plus sage que la version filmée portée, on s’en souvient, par la performance mémorable de Choi Min-shik en véritable chien fou et par une mise en scène virevoltante alignant les morceaux de bravoure. Si le spectateur sortait estomaqué de la projection, le lecteur, lui, garde la maîtrise de ses sens et suit plus paisiblement les déboires de ce monsieur tout le monde plongé dans un cauchemar parano digne d’Orwell. Même si la trame générale de l’histoire reste pour le moment globalement la même, les auteurs font l’impasse sur le spectaculaire et une mise en image rentre-dedans pour privilégier sinon le réalisme, une certaine crédibilité. Loin de la violence baroque et exacerbée du Coréen, cette version malgré quelques redondances, n’en garde pas moins une singulière efficacité.
Galaxy Express 999 (7 tomes parus sur 20, en cours)
Matsumoto (Leiji)
Kana / 6,25 €
Désireux de venger la mort de sa mère assassinée, le jeune Tetsurô embarque à bord du train Galaxy Express, et traverse l’univers pour devenir un robot immortel. Accompagné de Maetel, une belle femme intrigante, il découvre maintes planètes étranges au gré de son voyage.
Doit-on encore présenter Leiji Matsumoto ? Auteur culte pour toute une génération, père de Captain Harlock alias Albator, réalisateur de Interstella 5555, clip géant inspiré du Discovery des Daft Punk, le célèbre Matsumoto n’en reste pas moins un auteur méconnu, dont l’essentiel de l’œuvre est encore à découvrir. La parution de Galaxy Express aide un peu à combler ce paradoxe et donne matière à toucher du doigt un thème déjà entre aperçu lors du long périple du capitaine-corsaire et qui obsède le mangaka : le désir d’immortalité. L’occasion pour lui de présenter la quête plus pathétique que romantique de personnages ne pouvant se résoudre à accepter l’absurdité de la mort. Roitelet ubuesque assoiffé de pouvoir recherchant l’éternelle jeunesse (L’empire du lâche) ou amoureux rêvant de devenir robots (Kasumi de la cité des brumes), chacun a ses raisons de nier la vie pour atteindre un hypothétique bonheur éternel. Partout, l’humanité est en sursis, condamnée à brèves échéances pour être remplacée par des clones ou des machines, quand l’humain n’est pas tout bonnement déjà éradiqué (La montagne de vis d’Uratless). Matsumoto se trouve souvent à l’étroit dans ces courtes nouvelles pessimistes qu’il a tendance à achever prématurément. Pour autant, sur la longueur, un charme lancinant opère et on se plaît à décrypter les textes moralisants parfois hermétiques qui terminent chaque escale de ce voyage planant.
Cours, Bong-gu !
Jun (Byun Byung)
Kana (coll. Made In) / 15 €
Une mère et son fils, Bong-gu, arpentent les rues de Séoul pour retrouver leur mari et père disparu sans laisser de traces quelques années auparavant. Dans la rue, ils font la connaissance d’un grand-père SDF et de sa petite-fille.
Premier véritable manhwa « auteurisant » traduit en français, Cours, Bong-gu ! révèle un auteur attachant qui a le mérite de livrer un regard inaccoutumé sur la Corée du Sud de la fin des années 90, alors en proie à la crise qui frappa toute une partie de l’Asie. Pas d’exotisme, ni de folklore donc, Byun Byung Jun place l’action dans un quartier moderne anonyme de la ville qui pourrait être celui d’une quelconque capitale occidentale. Dessinés souvent en plongée, ces personnages donnent l’impression de subir une implacable fatalité à laquelle ils ne peuvent échapper. Pour autant le message final reste d’un désarmant optimisme. L’auteur confronte la réalité complexe et dure du monde des adultes au regard naïf de Bong-gu sur le monde qui l’entoure. Une vision idéaliste pour ne pas dire simpliste ressort de l’histoire de ce Forrest Gump en culotte courte, même si le graphisme tendre et subtil à la plume rehaussé de couleur pastel compense largement cette débauche de bons sentiments. Sur un sujet voisin, on pourra néanmoins préférer le percutant Ki-Itchi ! de l’incisif Hideki Arai (Delcourt).
Eagle (2 tomes parus sur 11, en cours de parution)
Kawaguchi (Kaiji)
J’ai lu / 5,80 €
Alors qu’il vient de perdre sa mère, Takashi Jo, un modeste journaliste japonais, est envoyé à Washington à la demande du candidat Kenneth Yamaoka, pour couvrir sa campagne à la présidence. Lors de leur rencontre, Jo comprend la raison de cette inattendue promotion : Yamaoka n’est autre que son père…
Très en vogue chez les éditeurs français (Spirit of the Sun, Zipang…), Kawaguchi délaisse ici l’anticipation pour la politique-fiction en imaginant l’histoire d’un homme charismatique et ambitieux d’origine japonaise convoitant le siège ultime de la présidence des Etats-Unis. Bien menée et bien documentée, l’histoire tient en haleine mêlant habilement les soubresauts de la campagne et la relation ambiguë et secrète qui unit le père et son fils. Réalisé en plein mandat Clinton (1998), Eagle ne porte pas encore les stigmates post 11 septembre. De fait, les sujets de campagne apparaissent bien obsolètes, surtout lorsque l’on voit les candidats démocrates s’entre-déchirer, durant les primaires, sur des problèmes d’accès égalitaire à l’éducation et aux autoroutes de l’information. Même si l’opportunisme et les coups bas pleuvent, même si les spin doctors (conseillers en communication, manipulateurs d’opinion) bruissent dans les couloirs, on en vient presque à voir cette époque comme un lointain âge d’or de la politique américaine.
Le Cercle du suicide
Furuya (Usumaru)
Sakka / 9,95 €
www.sakka.info/
31 mai 2001. En gare de Shinjuku, 54 lycéennes se jettent volontairement sous un train. Quelques mois plus tard, l’unique survivante du carnage, Saya manifeste toujours un comportement inquiétant, incitant son amie d’enfance Kyôko à enquêter.
Il est toujours surprenant de voir la capacité dont font preuve certains mangaka à se fondre sans difficulté dans des univers aussi éloignés du leur. Furuya est l’exemple même de cette malléabilité. Lui que l’on a découvert il y a quelques mois avec l’aérien diptyque La Musique de Marie se retrouve ici au commande d’un sombre thriller urbain au thème controversé puisqu’il tire sa matière d’un mal social qui touche particulièrement le Japon, le suicide des jeunes. S’inspirant librement du film trash Jisatsu Circle (Suicide Club), le manga met en scène le suicide collectif de lycéennes désoeuvrées communiant leur propre souffrance autour d’une figure mystérieuse révérée, Mitsuko. Au contraire du film, Furuya a mis le gore et le spectaculaire en sourdine préférant cerner la propagation du phénomène d’adoration mortifère. Malgré la rapidité d’exécution de ce manga dessiné en à peine un mois, le mangaka donne toute sa force à cette histoire nauséeuse montrant une jeunesse qui pour échapper à la violence sourde de la société préfère se murer dans une logique nihiliste. Pour lecteurs avertis, donc.
Kiwi Wa Pet. Au Pied, chéri !
(2 tomes parus sur 11 volumes, série en cours au Japon)
Ogawa (Yayoi)
Kurokawa / 6,50 €
www.kurokawa.fr/
Diplômée des plus grandes universités, jeune journaliste intelligente et enviée, Sumiré aurait tout pour être heureuse. Mais, son homme l’a plaquée et après avoir boxé son rédac-chef, elle se retrouve placardisée dans la rubrique « Vie quotidienne » de son journal. C’est alors qu’un jeune homme dormant dans un carton entre dans sa vie. Elle accepte de le recueillir à une seule condition. Il fera office d’animal de compagnie et s’appellera Momo…
Voilà une série qui n’a d’autres prétentions que de divertir le lecteur et qui comblera les amateurs d’histoires sentimentales et humoristiques, en mal de Maison Ikkoku et d’amour à rallonge. Ogawa exploite bien son idée initiale, pour peu que l’on prenne le parti de l’accepter. L’intérêt repose bien sûr sur le couple non-conformiste formé par Momo et sa maîtresse et sur leur relation ambiguë comme le souligne clairement le titre français. On passera donc sur des situations un peu téléphonées car ce manga ne se dépare jamais de la fraîcheur et la bonne humeur qui sied à ce genre de série. A travers elle, Ogawa surfe avec l’ère du temps et jette un regard détourné sur le développement des « parasites » au Japon, ces hommes entretenus par leur compagne en échange de diverses tâches ménagères. Un comble pour un pays réputé comme traditionnellement machiste que la mangaka ne manque pas par ailleurs de railler.
Après l’amour, la sueur des garçons a l’odeur du miel
Okazaki (Mari)
Delcourt - Akata (coll. Jôhin) / 9,80 €
www.editions-delcourt.fr
Série de nouvelles mettant en scène l’étrange symbiose qui peut unir deux jeunes femmes, jusqu’à l’intrusion inopportune de garçons qui viennent souvent tout compliquer...
Voilà un bien joli titre pour inaugurer Jôhin, la nouvelle collection des éditions Delcourt dédiée aux lectrices qui entrent dans l’âge adulte. Si on a pu découvrir la mangaka avec des œuvres comme BX ou Déclic amoureux, cette édition donne l’occasion de rendre grâce aux savantes compositions de ses pages et à la beauté de son dessin. Comme pour Naito, l’important est moins dans ce qui est raconter que dans la manière d’instaurer une ambiance. Okazaki raconte des histoires de filles et s’interroge sur la relation particulière qui peut naître entre elles. Lien familial, amical, sensuel ou autre, parfois tout se mélange dans la tête de ces jeunes femmes en proie à des sentiments contraires. En cela, la nouvelle intitulée Le pays où il pleut, aurait vite pu glisser vers le licencieux en dépeignant le triangle amoureux entre une fille, son amie et son frère. Pourtant, c’est tout le contraire qui se produit, Okazaki nous amenant avec son regard plein de tendresse vers un final désarmant de sincérité...Et d’humour. Au fait, comment dit-on Girl Power en japonais ?
Jeux d’enfant
Minami (Q-ta)
Sakka / 9,95 €
www.sakka.info/
En quelques chapitres, on suit la vie de Jun à différentes étapes de l’enfance et de l’adolescence jusqu’à son entrée dans l’âge adulte.
L’exploration du quotidien semble ouvrir des horizons infinis aux mangaka. Après Takahama, Takano, Nananan, Q-ta Minami porte haut les couleurs de la Nouvelle Manga chère à Frédéric Boilet. En quelques saynètes, elle campe avec tendresse les différents âges de son héroïne, qui au contact de son entourage et de son environnement dévoile une personnalité indépendante et attachante. On aime à se reconnaître dans ses hésitations et ses tâtonnements, mais rien de larmoyant là-dedans, car sa vie n’est d’abord pour elle qu’un immense terrain de jeux où chaque réussite, chaque échec, chaque rencontre apporte son lot de nouvelles expériences et découvertes. En sorte, le quotidien se vit pour Jun comme un moyen d’apprentissage permanent donnant à ce manga un message optimiste et joyeux où l’important n’est peut-être pas tant dans ce que l’on cherche à atteindre que dans l’idée de liberté qu’il fait naître en nous. Bref, pour Minami, une chose est sûre : le monde nous appartient !
Au temps de Botchan t.4
Sekikawa (Natsuo), Taniguchi (Jirô)
Seuil / 15 €
En 1910, alors que la comète de Halley vient illuminer le ciel du Japon, nul ne sait encore que le destin du pays vient d’être durablement scellé. « L’affaire de la Haute trahison », montée en épingle par le pouvoir central et visant la mort de l’Empereur, conduit l’intellectuel anarchiste Kotoku et ses compagnons à l’échafaud. Le temps des idéaux est révolu.
Ce quatrième et avant-dernier volume de Au Temps de Botchan explore un peu plus la vie littéraire et culturelle du Japon de l’époque Meiji en abordant plus précisément la question de l’engagement politique des intellectuels. En suivant l’itinéraire du journaliste écrivain Kotoku, Sekikawa nous fait revivre la lente maturation d’un homme, qui n’eut de cesse de se battre pour une société plus juste et fraternelle. Pourtant, alors que la Révolution Industrielle accentue toujours un peu plus les inégalités, entre villes et campagnes, possédants et ouvriers, les mentalités changent peu. Sekikawa ne fait pas l’impasse sur la complexité d’une époque et sur le cheminement fait de doutes et certitudes de Kotuko. Présenté davantage comme un idéaliste que comme un activiste, il apparaît comme le bouc émissaire du gouvernement impérial qui trouvera dans le projet d’assassinat de l’Empereur, le prétexte pour mener une politique durement répressive contre les socialistes. Désormais, le pays est libre de suivre un expansionnisme guerrier qui trouvera sa conclusion dramatique en 1945. Une thèse passionnante pour un récit toujours aussi dense qui restitue admirablement la psyché de tout un pays. Illustré de la plume impeccable de Taniguchi, ce volume est assurément l’un des sommets de cette fresque gigantesque.
(Chronique du tome 3 dans Mang’actu février 2005)
Dans la grosse actualité de cette rentrée, on mentionne rapidement quelques titres qui valent plus que le coup d’oeil. Parmi les séries à ne pas manquer, on citera évidemment le troisième volume de la Biographie de Tezuka (Casterman, 12,75 €) qui revient sur la période exceptionnellement féconde 1960-74 du Dieu du manga. Animation, bande dessinée, Tezuka est une véritable machine à créer qui se double dans ses années-là d’un génie visionnaire capable de sentir comme personne les attentes du public. De la fondation du studio d’animation Mushi à sa faillite, des projets commerciaux aux plus avant-gardistes, de l’invention de « l’animation limitée » aux remises en cause permanente pour rester au sommet, on saura tout de cette vie richement remplie, dédiée à l’assouvissement d’une passion.
On reste sur Tezuka avec la parution du tome 4, de L’Arbre au Soleil, série exceptionnelle du Maître publiée par Tonkam (9€), qui réédite par ailleurs en version luxe Bouddha (4 tomes, en cours de parution, 12 €). Cette relecture hétérodoxe de la vie de Siddharta Gautama et son itinéraire spirituelle pour atteindre l’Eveil, constitue encore un des joyaux de sa carrière.
Chez Sakka, Natsumé termine son périple éprouvant pour retrouver sa mère en traversant ni plus ni moins que l’Enfer. Images éprouvantes dignes de gravures moyenâgeuses et esprits malins sadiques, rendent ce voyage ensorcelant. On le déconseillera cependant aux âmes sensibles. (Tensui t.2, Sakka, 10, 95 € ; chronique du tome 1, cf. Mang’actu mai 2005)
La tension monte encore d’un cran dans le tome 5 de L’Ecole Emportée (Glénat, 7,50 €), avant-dernier volume d’une série, dont on attend avidement le dénouement (Glénat). On pourra lire aussi les nouveaux volumes de Spirit of the Sun (Tonkam, 9 €) et Zipang t.3/4 (Kana, 7.30 €), deux séries qui sans être des chefs-d’œuvre savent emporter loin l’imaginaire du lecteur.
En revanche, on pourra faire l’impasse sur le médiocre 1945 (Kana, 10 €), tentative assez niaise de traiter de la Seconde Guerre mondiale d’un point de vue allemand qui s’égare dans une histoire d’amour contrarié à la Harlequin…
Bonne lecture,
Mata ne !






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