En Allemagne, au train où vont les choses, plus personne n’aura bientôt plus droit aux allocations sociales. Selon la réforme de l’allocation chômage, entrée en vigueur début 2005, les chômeurs longue durée et tous ceux qui n’ont plus travaillé depuis un an ne perçoivent désormais plus qu’une indemnité minimum de 331 euros à l’est, 345 à l’ouest, plus une indemnité logement. Une réforme qui touche beaucoup de catégories professionnelles. Parmi elles, les artistes, dont les revenus avaient déjà sensiblement diminué suite aux réductions budgétaires pour la Culture. Le plan Hartz IV du gouvernement allemand enfonce un peu plus le clou. Regards d'artistes pris dans la tourmente. Olaf Zimmermann : "Beaucoup d’artistes nous appellent pour nous demander comment gérer cette nouvelle situation. C’est à cela que nous remarquons que le nombre d’artistes percevant les allocations sociales est très très élevé."
Stephanie Schreiter : "C’est très dur. Quand on arrive à Berlin, on se rend compte qu’il y a ici énormément de comédiens au chômage. Et comme par ailleurs, il y a très peu de grandes villes où on peut encore travailler en tant que comédien, on commence à avoir peur, parce qu’on ne se voit plus en tant qu’individu, mais en tant que partie d’une masse."
Décidément, on n’arrête pas le progrès social. Stéphanie Schreiter et Sven Lindig sont comédiens. Elle a un engagement au théâtre Grisps, de Berlin. Lui est chômeur. Récemment, il a fondé ce que les Allemands appellent une « Ich-AG», une société unipersonnelle. Pendant trois ans, il bénéficiera ainsi du soutien de l’ANPE allemande.
Sven Lindig : "Quand je suis arrivé à Berlin, je percevais encore le chômage et je comptais sur ça pour réaliser tous les projets que j’avais dans la tête. Mais maintenant, il y a le plan Hartz IV. Et je n’ai pas envie de vivre tout le côté humiliant de cette réforme… Non vraiment je n’ai pas envie de ça."
La « Ich-AG », une incitation de l’état au combat en solitaire, sous le slogan « Sortir du chômage ». Le problème de ces mini entreprises est que les faillites sont pratiquement programmées. De plus, tout le monde n’a pas la possibilité de se mettre à son compte. Les comédiens, par exemple, signent un engagement pour chaque spectacle. A partir de 2006, pour ne pas tomber automatiquement sous le coup de l’allocation minimum, ils devront faire état de 360 jours travaillés sur deux ans. Un objectif irréalisable.
Olaf Zimmermann : "Pour les artistes en free lance, l’accès à un premier emploi est pratiquement impossible. L’idée qui consiste à se dire : « bon, je vais prendre la première opportunité qui se présente, je fais un job à un euro et au bout de quelques mois ou d’un an, je trouverais bien un premier emploi avec lequel je gagnerai correctement ma vie », cette idée n’est pas une perspective réaliste."
Un HLM, dans le quartier de Berlin-Mitte. Dans cette ancienne crèche pour enfants, Jörn Hintzer et Jakob Hüfner, deux cinéastes, cherchent des solutions miracles qu’ils exposent dans un film à sketches intitulé « Améliore le monde ». Ou comment rendre la vie plus juste.
Jörn Hintzer : "Ce qu’on lit dans les journaux, ce que disent les hommes politiques, c’est toujours la même chose. J’ai l’impression que c’est le seul discours qu’ils savent tenir. Cette pensée unique, le fait que tout le monde dise « voilà comment il faut faire », sans même prendre la peine de réfléchir à d’autres solutions, tout ça me dérange énormément. Parfois, quand j’y réfléchis à mon tour, je me dis, « c’est vrai, il faut encore réduire les coûts. On n’a aucune chance parce que les Roumains ou les autres seront moins chers de toutes façons. D’entrée de jeu, on n’a aucune chance. Et c’est terrible de se dire ça. C’est idiot, on s’énerve parce qu’au fond, on manque d’informations exactes. C’est ça le problème, on se sent désemparé. C’est ce désarroi qu’ont voulait exprimer dans notre film. On avait envie de s’exprimer, de réagir et ça a donné ce film."
La mode est à la dérégulation du marché du travail, il faut inciter les chômeurs à trouver un emploi. On se veut flexible, innovant. Un comble, pour des artistes dont l’improvisation détermine souvent le travail. A quel point la créativité peut-elle être flexible ?
Sven Lindig : "Quand tu vas t’acheter un téléphone portable, ou signer un contrat, ou quoi que ce soit, on te demande systématiquement ton activité professionnelle. Et là, tu te dis « Zut, qu’est-ce que je réponds ? Je réponds chômeur ou je réponds que je perçois l’indemnité minimum ? » Moi, j’ai répondu « Artiste ». La fille m’a dit « Artiste, j’ai pas. Je vais mettre ‘autre’ » . C’est très humiliant de devoir dire que tu touches l’indemnité minimum. Et c’est vraiment le point sur lequel je critique beaucoup les politiques, je trouve que leur réforme est complètement abstraite."
L’an passé, des milliers de gens ont manifesté contre le plan du gouvernement. Par contre, du côté des artistes, la contestation a été étonnamment discrète. Les créatifs semblent abattus, frustrés et résignés.
Jörn Hintzer : "Notre génération a grandi dans le luxe le plus total et il faut qu’on s’habitue au fait que c’est terminé. Peu à peu, les mentalités changent parce qu’on se rend compte que c’est un état permanent. Ce n’est pas simplement un petit coup de pompe économique passager mais c’est devenu un état permanent."
Peut-être que bientôt plus personne ne pourra se permettre de vivre de son art. Mais après tout, a-t-on réellement besoin de musiciens, de peintres ou de comédiens européens ? Pourquoi ne pas aller en chercher dans ces pays où la main d’œuvre est si bon marché ?
Olaf Zimmermann : "Au final, on prive nos artistes de l’occasion de jouer les premiers rôles au niveau mondial, dans la mesure où on les oblige à travailler comme serveurs, chauffeurs de taxi ou d’autres boulots pour avoir un revenu à peu près décent pour vivre."
Photo des réalisateurs du film "Améliore le monde" - Jakob Hüfner et Jörn Hintzer
Le film
Ameliore le monde / Weltverbesserungsmaßnahmen
Un film de Jakob Hüfner et Jörn Hintzer
>> Le site officiel du film
>> Une interview de Jakob Hüfner et Jörn Hintzer (en allemand)
>> La bande annonce du film (en quicktime)
Liens
>> Hartz IV, un sale plan pour les chômeurs (L'humanité 02.10.04)
>> Allemagne : mobilisations massives contre le plan Hartz IV (samizdat)
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TRACKS
Un reportage de Nicole Kraack
Jeudi 03 mars 2005 à 23h30
Samedi 05 mars à 17h50
Rédaction: ZDF, MME
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