Les tourbillons sonores du be-bop ne s’accommodent que d’une sonorité claire et légère au saxophone. Telle était du moins l’opinion quasi unanime des saxophonistes au début des années cinquante, jusqu’au jour où entra en scène un musicien qui incarnait exactement l’inverse. Son jeu était âpre, le son rauque et lourd. Doué de cette aura sonore originale, il réussit cependant à dompter même les flux musicaux les plus rapides du vocabulaire bebop. Cet homme s’appelait Sonny Rollins.
Contrairement à ce que l’on pensait jusque là, il démontra qu’il était possible d’adapter à Charlie Parker et à l’esprit du be-bop le jeu robuste de Coleman Hawkins, sans rien ôter de son expressivité ni de sa virtuosité.L’enregistrement en 1957 d’une de ses prestations au club de jazz new-yorkais le « Village Vanguard » fait partie des premiers disques où Sonny Rollins apparaît en tant que leader (il avait précédemment joué pendant deux ans avec Max Roach et prêté quelquefois mainforte au quintette de Miles Davis). Les improvisations d’une grande puissance cathartique qu’on y entend sont exemplaires.
Dans « A Night at the Village Vanguard », le saxophone nous fait vivre une véritable explosion d’imagination. La spontanéité et la force obstinée, la fantaisie pressante de Rollins confèrent à ses improvisations leur caractère unique. Sonny Rollins fait corps avec son saxophone, tant et si bien que ce dernier n’apparaît plus seulement comme un instrument, mais devient partie intégrante de la musique. Son style se caractérise par une sorte de mouvement inlassable, mais décontracté, une manière de se laisser gagner par l’ivresse du jeu relevant presque de l’obsession, qui donnent à l’auditeur la sensation que personne ne manipule l’instrument, comme si la musique se générait elle-même.
Autant les déclarations du musicien, alors âgé de 27 ans, paraissent sympathiques et pleines d’humour (des documents audio, qui, comme certaines prises alternatives, ont été retrouvés ultérieurement, ce qui a fait passer au fil des ans le disque vinyle originel à deux Cds complets), autant sa musique est ardente et passionnée et s’attache à explorer sans compromis les matériaux à sa disposition.
Il existe d’innombrables enregistrements live du « Village Vanguard » new-yorkais, « the world’s leading jazz club ». Mais seul un très petit nombre d’entre eux atteint l’intensité de ce disque. Le choix du titre était pourtant tout sauf aventureux. Rollins s’inspire de matériaux couramment utilisés par les musiciens de la génération be-bop. Il improvise sur des standards comme « Old Devil Moon » et « What Is This Thing Called Love », sur des ballades telles que « I Can’t Get Started » aussi bien que sur les thèmes favoris des musiciens du jazz moderne comme « Four » de Miles Davis ou « Woody’n You » de Dizzy Gillespie.
L’aspect spectaculaire de cet album tient à l’utilisation que fait Sonny Rollins de ces matériaux musicaux. Il tourne et retourne les mélodies, il « presse » les thèmes comme des citrons pour en extraire la substance musicale, et quand on pense qu’il n’en reste plus une goutte, il surprend l’auditeur par l’utilisation d’une tournure innovante, par un torrent de nouvelles et brillantes idées rythmiques et mélodiques. Cet improvisateur hors pair pensait plus vite qu’aucun autre saxophoniste de son temps (hormis Coltrane).
La qualité de l’enregistrement laisse à désirer, mais les solos grandioses font plus que compenser ces insuffisances. Ils nous montrent Sonny Rollins dans l’élan somptueux de ses improvisations géniales. On ne peut que remarquer l’inspiration, mais aussi la cohérence avec laquelle, à partir de quelques motifs, il élabore un vaste arc de tension.
Avec ce disque, Rollins crée presque à lui seul un nouveau genre instrumental qui n’existait pas précédemment dans le monde du jazz et dans lequel tous les saxophones ténors improvisateurs ont dû faire leurs preuves par la suite : il s’agit du trio saxophone-basse-batterie (« Way Out West », 1957, et « The Freedom Suite », 1958, sont deux autres disques de Rollins enregistrés avec ce type de formation).
Rollins montre ici quel traitement adopter dans le cadre d’une formation aussi réduite. Son improvisation sur « A Night at the Village Vanguard » met en lumière une inventivité musicale dont la recherche sans compromis pénètre de plus en plus profondément dans la structure des morceaux. Dans le même temps, Rollins s’autorise des libertés rythmiques et des prises de risques mélodiques qui, dans le contexte des conventions du hard-bop alors en vigueur, le font presque apparaître comme un outsider avant-gardiste.
Près de cinquante ans déjà après ces premiers enregistrements, l’intensité ardente de son jeu est si époustouflante qu’il est difficile de dire ce que l’on doit admirer le plus : les libertés rythmiques que s’autorise Rollins par rapport à la forme ou l’assurance avec laquelle, malgré toutes les digressions que lui inspire son talent de conteur, il garde toujours en vue la structure du morceau.
Lors de ses concerts, le saxophoniste se ménageait plusieurs options. Des témoins oculaires racontent que Sonny Rollins commençait à jouer dans la « cuisine » — ainsi qu’on appelle la petite pièce située derrière la scène du « Village Vanguard » — qu’il circulait les yeux fermés entre les tables du club tout en jouant de son instrument, miraculeusement sans jamais se cogner ! Cette image est peut-être une légende, mais reflète avec justesse l’assurance som-nambulesque avec laquelle Rollins navigue parmi les formes des classiques du be-bop et les ballades de la Tin Pan Alley.
L’humour joue un grand rôle dans la musique de Sonny Rollins, un humour susceptible de basculer très vite dans l’ironie, le sarcasme et parfois même le cynisme (« I’ll Remember April »). Sonny Rollins est capable d’improviser sur des thèmes dont personne d’autre ne saurait tirer quelque chose de sensé (« Get Happy ») : sur de vieux succès de la Tin Pan Alley, sur toutes sortes de rengaines et enregistrements poussiéreux. Cela a souvent été interprété comme de la moquerie et de la critique mordante de sa part. Pourtant, si l’humour et l’ironie tiennent une grande place, ces mélodies parfois curieuses ont souvent chez Sonny Rollins une inspiration biographique. Parmi ces thèmes, nombreux sont ceux qui pourraient réellement être considérés comme « les chansons de sa vie ». Il les a tirés de films qu’il avait vus au cinéma dans sa jeunesse. Selon ses propres dires, Sonny Rollins rechercherait la complexité dans la simplicité. Tel serait le thème central de sa réflexion. « J’allais tous les samedis au cinéma. C’était notre télé à nous. »
Dans « A Night at the Village Vanguard », Sonny Rollins démontre aussi au passage qu’il n’est pas nécessaire de suspendre la tonalité et la pulsation pour mettre le batteur quasiment sur un pied d’égalité. En effet, ce disque fait entendre pour la première fois le batteur Elvin Jones dans sa phase de maturité. Le swing hyperbolique que Jones mènera plus tard à son aboutissement auprès de John Coltrane, se construit idéalement sous la pression des improvisations de Rollins. La force et la complexité du jeu de Jones vont bien au delà des concepts communé-ment admis du « hard-bop drumming ». Avec une telle section rythmique s’ouvre le champ d’une communication illimitée. Les lignes de basse sombres et puissantes de Wilbur Wares jouissent d’une réputation légendaire auprès des musiciens, leur swing énergique ayant la pulsion rythmique appropriée au style de Sonny Rollins. « A certains moments, ce trio donnait l’impression d’être constitué de trois batteurs », résume le critique Bob Blumenthal.Il est bien connu que Sonny Rollins évite soigneusement de jouer avec des pianistes. C’est un sujet avec lequel il ne plaisante pas, et il n’aime pas que des « faiseurs d’accords » se mettent en travers de son chemin. Libérée du poids de l’harmonie, l’improvisation de Rollins s’épanouit d’une manière unique dans l’histoire du saxophone jazz.
Dans « I’ve Got You Under My Skin », un calypso décontracté fait référence à ses racines caribéennes. « A Night in Tunisia », le grand classique de Dizzy Gillespie, est aussi une somp-tueuse fête de l’intensité be-bop. « Softly as in a Morning Sunrise » assure au bassiste Wilbur Ware une place de premier plan aux côtés de Sonny Rollins. « Sonnymoon for two » est un chef d’œuvre du blues. Avec son humour sarcastique caractéristique, Sonny Rollins transforme « Old Devil Moon » en une enthousiasmante étude latin-jazz.
La palette des couleurs instrumentales de cet enregistrement peut paraître réduite, mais les variations mélodiques, rythmiques et harmoniques ne le sont pas. Elles expriment un génie supérieur de l’improvisation, un modèle d’exubérance musicale et de pure spontanéité. Pour des générations de saxophonistes, ce disque est encore et toujours une source de recherches inlassables et d’étonnement musical. Ceci dit, dans l’histoire du jazz, les grands moments ne semblent pas toujours se refléter dans le nombre des spectateurs. A en juger par les applaudissements dans le « Village Vanguard » à la fin de « Four », seules une vingtaine de personnes étaient présentes. Mais en tous cas, vous, vous y étiez, vous avez assisté à ces « great moments ». Des moments magiques…
Texte : Günther Huesmann
Sonny Rollins
A Night At The Village Vanguard
Complete 1957






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Improvisations d’une grande puissance cathartique
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