Biographie - 01/09/08
Stanley KUBRICK par Michel Ciment
Stanley Kubrick est sans doute le metteur en scène le plus atypique de tous ceux qui ont travaillé dans l'industrie du cinéma américain. D'abord jeune photographe au magazine Look, il tourne en 1951 un court documentaire., Day of the Fight, sur la journée du boxeur Walter Cartier, déjà sujet d'un de ses photoreportages. A vingt-cinq ans, il se lance clans son premier long métrage, Fear and Desire, dont il cosigne le scénario tout en assurant la mise en scène, le montage et la photographie. Il récidive en 1955, avec Le Baiser du tueur tourné dans les rues de New York, film d'auteur quelques années avant la Nouvelle Vague, qui va en imposer le genre. Amoureux de la technique, qu'il maîtrise à la perfection, il est aussi un cinéphile impénitent qui a fait ses classes au musée d'Art moderne de New York en visionnant les classiques, d'Eisenstein à Lang et Chaplin. Après avoir fréquenté les salles populaires de son quartier natal, le Bronx. Lecteur vorace, il s"initie en particulier à la réflexion sur le jeu de l'acteur en lisant les traités du metteur en scène russe Stanislavski.
L'enfant prodige se retrouve à Hollywood et tourne L'Ultirne Razzia (1956) histoire d'un hold-up sur un champ de courses, construit d'une manière singulièrement originale qui bouscule la chronologie. Il franchit une nouvelle étape l'année suivante grâce à l'accord de la star Kirk Douglas, qui interprète Les Sentiers de la gloire, une peinture impitoyable des jeux du pouvoir au sein de l'armée française pen¬dant la Première Guerre mondiale. Le film, qui attendra plus de quinze ans avant de sortir en France, établit la réputation de Kubrick. Après avoir été engagé par Marlon Brando pour écrire et mettre en scène La Vengeance aux deux visages, il se voit subitement remplacé par le comédien, qui décide de réaliser lui-même le film. Kubrick se morfond et finit par accepter. en 1960, la proposition de Kirk Douglas, produc¬teur de Spartacus, de reprendre le tournage après le licenciement d'Anthonv Mann. Pour la première et dernière fois, le cinéaste n'est pas maître du jeu; n'ayant aucun droit de regard sur le scénario et dirigeant des comédiens qu'il n'a pas choisis. L'expérience lui servira de leçon, il prend ses distances avec Hollywood et s'installe à Londres, qu'il ne quittera plus.
Il tourne Lolita (1962), et assure dorénavant la production de tous ses films en choisissant chaque fois une compagnie américaine, la Columbia pour Docteur Folamour (1963), la MGM pour 2001 : l'Odyssée de l'espace (1968), et la Warner pour tous ses autres films. Orange mécanique (1971), Barry Lyndon (1975). Full Meta/ Jacket (1987)... Cette oeuvre personnelle et visionnaire, qui fait de Kubrick un des cinéastes majeurs de l'histoire du cinéma, est presque toujours née d'adaptations littéraires. Kubrick écrit seul, ou en collaboration, des scénarios inspirés par les écrivains les plus divers, tels Arthur Clarke, Vladimir Nabokov ou Anthonv Burgess, en les pliant à sa vision pessimiste de l’humanité. De même, depuis 2001, la musique de ses films est puisée clans le répertoire classique et contemporain, ce qui lui permet des contrepoints saisissants, comme celui du Beau Danube bleu sur des images d'astronefs dans le cosmos. Il exerce un contrôle absolu sur ses films, du scénario à la caméra et au montage, sa passion de toujours, mais aussi sur le tirage des copies, le choix des affiches et des salles, le doublage à l'étranger. Ses films, d'ailleurs, racontent souvent l'histoire d'un plan minutieusement monté (la stratégie de généraux ambitieux des Sentiers de la gloire ou l'attaque nucléaire de Docteur Folamour) qui échoue par son incurie ou par le déchaînement des passions humaines. Quels que soient les progrès de la technique, l'homme ne change pas : il reste aux yeux du cinéaste le prédateur qu'il a toujours été, un être pusillanime, inconstant et irrationnel.
Kubrick aborde chaque fois un genre nouveau : film historique, science-fiction, horreur, film de guerre, pour en tirer des accents inédits et en donner des variations insurpassables. Noire illustration des crises de la civilisation, son oeuvre est aussi une suite étonnante de poèmes visuels, riche d'images marquantes, de l'hôtel hanté de Shining à la salle de guerre de Docteur Folamour. Du cerveau de l'ordinateur de 2001 aux masques poudrés de Barry Lyndon. Homme de spectacle, il est aussi homme de réflexion, mais sa passion pour les concepts (il est un joueur d'échecs émérite) n'a d'égale que sa fascination pour les comédiens dont il tire des interprétations toujours singulières et parfois improvisées. L'humour sardonique de bon nombre de ses films n'est qu'une des formes de son désenchantement face à un monde guetté par la folie et la mort, qui le fascinent et l'angoissent.
voir : Les États-Unis p. 146-153 – La science-fiction p. 196-197
Edité le : 26-10-07
Dernière mise à jour le : 01-09-08