Notre nom d’emprunt se réfère au livre éponyme d’Edogawa Rampo, ainsi qu’à la pièce de Mishima et au film de Fukasaku. Le Lézard Noir concrétise des années de recherches quasi obsessionnelles sur le japonisme. Sur son cinéma, tant traditionnel que d’avant-garde (Terayama, Matsumoto, Wakamatsu, Masumura… ), sur l’art contemporain, la musique, les affichistes et sérigraphes (Yokoo, Kaneko…), l’eroguro et le sadisme raffiné. Des actes qui paraissent insensés comme celui de Mishima, figure clé de ce japonisme à la fois traditionnel et décadent, me fascinent tout comme l’influence du mai 68 japonais (qui atteint son paroxysme avec le terrorisme révolutionnaire du Nihon Sekigun dont l'ascendant sur la géopolitique est toujours d’actualité) notamment sur la culture cinématographique.
Tout cela a su éveiller nos sens et notre imaginaire, les sortir des sentiers battus, et bousculer nos certitudes et notre conformisme. La culture japonaise en général et la « sous culture » qui cohabite, est une boîte de pandore, maelström vivant et mouvant qui malgré un aspect parfois disparate et incohérent pour le non initié, est parcouru d’un même fil d’Ariane. Il y a dans la face obscure de la « sous-culture » japonaise, la racine qui nous aide à mieux l’appréhender mais aussi à comprendre le malaise de cette civilisation et de l’humain en général.
Il n’est toutefois pas exclu que notre structure accueille à l’avenir des thèmes plus classiques.
Mang'Arte : A quel public s’adressent vos ouvrages ? Des otaku ou des amateurs d’arts ?
Je serais tenté de dire que nos livres s’adressent à des gens qui veulent voyager différemment. Nous ne nous considérons pas comme des otaku, c’est une forme de maladie et de repli sur soi, plutôt comme des maniaques peut-être, des passionnés assurément.
Mang'Arte : Au Japon la création de mangas est une véritable industrie, y compris dans la production même des ouvrages. Comment vos auteurs japonais fonctionnent-ils dans ce système et comment sont-ils perçus au Japon ?
Suehiro Maruo est édité par plusieurs éditeurs au Japon, sa dernière série est publiée chez un très gros éditeur généraliste. Ses livres se trouvent dans toutes les librairies et ses tableaux sont exposés dans des galeries de renom. C’est une figure culte de l’underground, très difficile à approcher. Il jouit d’une aura mystérieuse qui en fait un personnage quasi légendaire. Makoto Aida est une star de l’art contemporain. Il est très en vogue auprès des jeunes générations. Ses monographies d’artistes se trouvent dans toutes les librairies au Japon. Il n’est pas mangaka et s’étonne lui-même que des gens soient assez fou pour éditer son manga. Les Français ont pu juger de la qualité de ses travaux à la Fondation Cartier à l’occasion de l’exposition Coloriage initié par Murakami.
Mang'Arte : Existe-t-il un lien entre Mutant Hanako et Exercices d’Automne, deux ouvrages que vous éditez et qui semblent être dans des univers radicalement différents ?C’est pour nous tout à fait cohérent. Nous avons signé les deux petits manuels illustrés par Maruo car ils étaient très peu connus et n’avaient pas été distribués en dehors des Etats-Unis (c’était une commande de l’auteur), même au Japon les admirateurs de Maruo les connaissent mal. Mais ils recèlent de ce petit quelque chose de futile et subtil du wabi-sabi si cher aux Japonais.
Par « fausse manœuvre », nous n’avons pas pu obtenir les droits de Shojo Tsubaki, sorti depuis par nos amis de IMHO. Aussi avons-nous été très vite pour récupérer les deux petits livres de Leonard Koren car nous voulions symboliquement être les premiers à sortir Maruo en France.
Il se dégage des ouvrages du « kid d’Asakusa » un mysticisme sensuel et un sadisme romantique exquis qui parraine symboliquement les débuts du Lézard Noir. Le souffle de Sade et de Bataille parcours son manga Yume no_Qsaku par exemple, que nous sortirons à l’automne prochain bien qu’il soit réputé comme impubliable en France, ce qui est un comble au pays du divin marquis et de l’auteur de L’histoire de l’œil. Un de ces nombreux « french paradox » qui nous rendent intriguant aux yeux des Japonais.
Mutant Hanako est un livre double. C’est bien sûr un manga pastiche et humoristique dessiné par Makoto Aida, aussi délirant dans ses excès qu’un film « gorinolesque » de Miike (Aida a fait l’affiche de la première pièce de théâtre du cinéaste d’Audition, reproduite dans notre livre). Il s’est réapproprié l’essence des comics de super-héros américains pour le détourner à son compte. L’histoire est classique : un humain moyen doté par accident de supers pouvoirs a pour mission de sauver la patrie. On pourrait voir dans le personnage d’Hanako une sorte de Jeanne D’arc croisé avec Ultraman. Tous les poncifs de l’érotisme trash et vulgaire du manga populaire et de la pornographie japonaise se retrouvent dans cette œuvre scandaleuse, mais c’est aussi une vision métahistorique du monde où la possibilité d’une magie immanente, shinto-boudhiste en l’occurrence, peut transcender l’humain dans une perspective de salut collectif. Il faut donc prendre ce manga comme une œuvre d’art contemporaine révélée, qui parmi ses différents degrés de lecture propose une analyse profonde du mal-être de la société japonaise post-Hiroshima ainsi que les complexes et fantasmes sexuels presque « houellebecquiens » de la vaste classe moyenne nippone. Mutant Hanako est donc un livre d’artiste et c’est pourquoi nous l’avons sorti avec un petit appareil critique et de nombreuses reproductions de tableaux et installations d’Aida afin de restituer ce travail dans une œuvre personnelle beaucoup plus vaste.
Mang'Arte : Quelle serait votre définition de la culture manga ?
Je n’en ai pas vraiment, ce qui nous intéresse n’est pas le manga de base, nous n’en lisons pas, mais plutôt le roman graphique d’auteur lorsqu’il nous interpelle à la fois plastiquement et par son message. Chez Maruo, l’attrait pour la ligne est viscéral, la perversion raffinée chez lui vient de cette dichotomie entre une ligne si fine et claire et les thèmes exacerbés, ce qui trouble encore plus ses détracteurs.
Mang'Arte : L’actualité des éditions du Lézard Noir dans les prochains mois ?
Elle est freinée par nos activités professionnelles respectives, mais nous nous hâtons lentement. Sont prévus pour la rentrée prochaine deux mangas de Maruo, un livre graphique de Daisuke Ichiba, des ouvrages de notre ami Romain Slocombe et un CD de la musique du dessin animé inspirée par Shojo Tsubaki de Maruo et créée par JA Seazer…. Mais nos collections pourraient s’ouvrir à des livres d’enfants, des livres sur l’architecture ou encore le design…
Propos recueillis par Emmanuel Raillard, mai 2005
- Sur le web : lezardnoir.free.fr/index0.php






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Entretien avec Stéphane Duval,
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