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Interview d'Alain Jaubert - 02/06/06

Subjectivité et décryptage

ARTE : Vous considérez-vous comme un critique d'art, un chercheur...?

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Alain Jaubert : D'abord, j'essaye de rassembler toutes les informations sur un tableau. Quelquefois il y en a , quelquefois il n'y en a pas. Une extrémité serait un tableau aussi célèbre que la Sainte Anne de Léonard de Vinci sur lequel des milliers de pages et des dizaines de livres, ont été écrits. L'autre extrémité serait le Nu descendant un escalier de Duchamp ou bien le Tricheur à l'as de carreau ou même L'Astronome. Il y a des tableaux sur lesquels il y a très peu de choses écrites parce qu'ils sont d'apparition récente ou parce que personne ne s'était jamais demandé: "Qu'est-ce qu'il y a vraiment sur le tableau, qu'est-ce que cherche à représenter le peintre?". Duchamp lui-même en parlait très peu lors de ses conférences.

Donc, je n'avais aucune source et j'étais obligé de prendre la position d'un historien d'art ou d'un conservateur de tableau et d'essayer de décrire d'abord précisément ce qu'il y avait sur le tableau et d'analyser tout ce qu'il pouvait y avoir à travers ce tableau.


ARTE : Quelle est la part d'interprétation personnelle, de subjectivité, pour chaque tableau?

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Alain Jaubert : Dans certains cas, la part d'interprétation personnelle est très importante. Parfois je me risque à faire moi-même des hypothèses, comme par exemple pour le Piero de la Francesca où j'ai fait l'hypothèse qu'il y avait une grande méditation sur la notion d'infini. Mais je ne cherche pas à énumérer les thèses ou les hypothèses qui ont été faites sur un tableau dans un but de clôture, pour dire "voilà, vous savez tout sur le tableau". L'expérience historique montre que les tableaux anciens ont toujours été vus d'une façon différente à chaque époque. Vermeer a été ignoré pendant deux siècles, puis il est devenu un géant. De même pour de La Tour. Il y a des peintres sur lesquels on a un regard presque vierge, dont la littérature date du XIXème ou du XXème siècle. Alors que certains peintres sont célèbres dès leur vivant, comme Rubens ou Rembrandt. D'autres se fondent un peu dans l'histoire et laissent peu de traces, comme de la Francesca.

Ceux sur lesquels il y a une littérature énorme, sont lus très différemment d'une époque sur l'autre. Poussin en est le plus bel exemple puisqu'il est lu d'une certaine façon à son époque, et d'une autre façon à l'époque de Cézanne et des cubistes. Aujourd'hui, on voit Poussin encore différemment. Passée la mode cubiste, on revient à une vision plus érudite, plus proche de la vision de son époque, en se rattachant aux textes qui ont donné naissance aux tableaux. La dernière exposition le montre très bien: puisqu'il n'y a plus du tout de connaissances ni religieuses, ni mythologiques dans le grand public, on avait cru bon de mettre tous les textes dont s'était inspiré Poussin, à côté des tableaux. Alors qu'au temps de Cézanne, s'il y avait une exposition Poussin, c'était plutôt le plasticien, le peintre des formes parfaites, etc., qui aurait séduit les contemporains de Cézanne.


ARTE : Pourquoi y a-t-il peu de place à la subjectivité dans l'émission Palettes?

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Alain Jaubert : Cela dépend de quelle subjectivité. Il y a beaucoup de tableaux pour lesquels je m'interroge sur ce qu'il y a dans les marges. J'aime beaucoup ce qui se trouve dans les marges. C'est un peu dans la lignée de Morelli qui a été le grand théoricien un peu fou de cette façon nouvelle de voir les oeuvres d'art. Par exemple, si on regarde un tableau de Bonnard ou de Vuillard, on voit un univers qui a l'air très placide, et puis quand on regarde dans les marges, on remarque des personnages, des tas de trucs, des tâches de couleurs qui semblent dire tout à fait autre chose que ce qu'est censé dire le tableau.

De même, J'essaye de trouver la part de subjectivité qui peut y avoir dans une forme qui est difficile à décrypter. Par exemple, les Anthropométries de Klein, dont on sait que ce sont des femmes nues qui se frottent sur des toiles, un espèce de ballet un peu obscène, et puis en même temps il y a des formes qui ne correspondent pas tout à fait à ce que l'on sait de la façon dont le tableau a été fait. C'est là que la subjectivité se glisse dans les tableaux.

Prenons la Sainte Anne de Léonard de Vinci et la raison de la fascination qu'elle peut exercer. On commence par la décrire très précisément, puis on regarde l'arrière-plan, l'avant-plan, qui est très important puisque c'est une espèce de gouffre qui s'ouvre à vos pieds. Mais vous ne le voyez pas du tout quand vous regardez le tableau, c'est seulement après, que vous voyez qu'on est au bord d'une arête rocheuse. Cette subjectivité-là fait partie du tableau, elle n'est pas seulement la mienne. Bien sûr, je peux faire remarquer des détails que personne n'aura relevé. Mais, il y a une lecture explicite du tableau: un arbre, une femme assise avec une autre femme sur les genoux qui elle-même a un enfant qui joue à ses pieds, qui tire l'oreille d'un mouton... En même temps il y a tout l'implicite: les formes douces, les visages, les formes parfaites que recherchent Léonard. Vous avez plusieurs niveaux de lecture qui se dégagent, plus les niveaux qui sont apportés par les connaissances historiques, ce que dit Léonard lui-même de la peinture et de ce qu'elle doit être, etc. Vous arrivez donc à accrocher petit à petit des wagons qui sont une narration à l'intérieur d'un certain savoir, mais la subjectivité a sa place à plusieurs endroits.

Je me suis interdit de trop revenir à la vie des peintres mais parfois on est obligé d'y revenir. On ne peut pas expliquer la petite touche tremblée de Poussin dans ses Quatre Saisons si on ne dit pas qu'il avait une grave maladie nerveuse et qu'il ne pouvait plus tenir le pinceau. On ne peut pas traiter de la Chambre jaune de Van Gogh, si on ne dit pas aussi que c'était l'un de ses rêves de posséder enfin un foyer. On ne peut pas expliquer la Crucifixion de Picasso, si l'on ne raconte pas cette crise grave qui le traverse en 1930 qui a un rapport direct avec ses relations avec les femmes. On chasse la biographie par la grande porte, et elle revient par la petite porte ou par la fenêtre.
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Interview d'Alain Jaubert
Réalisée en 1998 à l'occasion de la diffusion compléte de la collection Palettes sur ARTE
par Anne Gross, Emmanuel Heyd et José Correia
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Edité le : 31-05-06
Dernière mise à jour le : 02-06-06