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50 incontournables du jazz

arte.tv et la rédaction jazz de la station de radio allemande SWR 2 présentent une nouvelle série intitulée : Les incontournables du jazz. Des entretiens avec (...)

50 incontournables du jazz

Incontournables du Jazz - 28/11/08

Sun Ra: Heliocentric Worlds Vol. 1 & 2

ESP 4026


Un arrachement cosmique aux entraves terrestres du son
par Bert Noglik

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Le choix en sommaire

« Avec ma musique, je peins des images de l’infini... Elle offre un autre ordonnancement des sons, en harmonie avec un autre ordonnancement de l’être. » (Sun Ra)
Dans les années 1960, aucun autre jazzman n’a osé rompre aussi radicalement avec le son traditionnel du big band que Sun Ra. Son enracinement aussi profond dans la tradition des orchestres de swing que dans le hard bop explique la tension particulière qui en ressort. Sun Ra, né Sonny Blount, à Birmingham, Alabama, voulait opposer un monde utopique, un monde cosmique, à la dure réalité de la discrimination raciale qu’il subissait depuis son enfance. En 1952, il déclarait descendre de Saturne. Dès lors, par référence au dieu du soleil égyptien, Amon Râ, il se fait appeler Sun Ra ou Le Sony’r Ra. Il baptise son groupe Arkestra, mot-valise entre arche et orchestre. Avec cette communauté unique de musiciens dévoués à leur maître à penser, qui a répété pendant des années mais n’est apparue sur scène qu’occasionnellement, il a développé une vision sonore, dont il voulait qu’elle soit comprise comme une « musique intergalactique ».

Ces enregistrements réalisés en avril et novembre 1965 à New York ressemblent à un manifeste musical des innovations sonores de Sun Ra. La mythologie personnelle du leader du groupe, pianiste et claviériste se retrouve dans les morceaux intitulés « Other Worlds », « Heliocentric », « Dancing in the Sun » et « Cosmic Chaos ». Même si la « nature cosmique » que revendiquait Sun Ra et sa traduction sonore étaient à ses yeux indissociables, ceux qui ne sont pas enclins à le suivre dans ses nébuleuses pérégrinations philosophiques voient néanmoins s’ouvrir à eux des univers sonores inédits.
Avec « Heliocentric Worlds Volumes 1 & 2 », Sun Ra se libère de toutes les obligations jusqu’alors associées au jazz de big band. Il rompt avec le principe habituel consistant à travailler par phrase instrumentale et surprend avec des constellations sonores changeantes et non conventionnelles, où il associe flûte, clarinette basse et soli ou rythmique de fond de basse frottée, avec des timbales et une multitude d’instruments percussifs. Les styles personnels de ses musiciens triés sur le volet sont indispensables au son du groupe de Sun Ra. On peut entendre, sur cet enregistrement, plusieurs de ceux qui lui sont restés fidèles pendant des décennies : Marshall Allen au saxophone alto, John Gilmore au saxophone ténor et Pat Patrick au saxophone baryton. Sun Ra joue du piano, mais aussi du célesta et du clavioline, précurseur du synthétiseur analogique. Bien que Sun Ra ait davantage cherché à exploiter la dimension électrique de ses claviers sur d’autres albums, il introduit ici sa conception atonale de la musique, aussi bien en tant que soliste que dans le jeu d’ensemble du groupe qu’il mène.

Avec sa manière de diriger des improvisations essentiellement libres et collectives, Sun Ra façonne des structures prégnantes, comme tout leader de groupe de jazz. Son incursion dans le domaine du bruit, son large renoncement au maintien d’un beat et la communication expressive des musiciens les uns avec les autres rappellent en partie les univers de la musique nouvelle, tout en restant appuyés sur la tradition afro-américaine, sur l’histoire du jazz que Sun Ra a assimilée, et en évoquant cultes et rituels. Il n’était pas rare que les concerts du Sun Ra Arkestra, avec un Sun Ra entrant souvent en scène dans un habit d’astronaute fantaisiste, s’apparentent à des mises en scène de théâtre musical, qui laissaient le public partagé, où l’on retrouvait des contenus rappelant les traditions du vaudeville et du cirque. Plus tard ce penchant de Sun Ra s’accentuera pour inclure dans ses productions sonores futuristes du matériau jazz traditionnel. « Heliocentric Worlds Volumes 1 & 2 » nous permettent de (re)vivre l’essence de sa création avant-gardiste. Au regard du renouveau apporté par Cecil Taylor, Ornette Coleman et l’Art Ensemble of Chicago, Sun Ra apparaît comme l’un des personnages clés du free jazz. De par la nature des événements sonores collectifs qu’il a orchestrés, il reste tout à fait unique en son genre.
Texte : Bert Noglik

Sun Ra : « Heliocentric Worlds Volumes 1 & 2 »
ESP 4026 (1965)

Edité le : 07-10-08
Dernière mise à jour le : 28-11-08