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Soirée thématique sur ARTE "Pour l'amour de l'Afrique", avec un documentaire inédit sur Jean Rouch (interview exclusive)

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Soirée thématique sur ARTE "Pour l'amour de l'Afrique", avec un documentaire inédit sur Jean Rouch (interview exclusive)

ARTE Thema

29/08/08

Sur les traces de Jean Rouch

Interview du réalisateur Bernd Mosblech sur Jean Rouch et le documentaire "Je suis un Africain blanc - L'adieu à Jean Rouch".

Photos du tournage du film de Bernd Mosblech


© Hagen Schönherr
Vous vous intéressez depuis longtemps à Jean Rouch et vouliez déjà lui consacrer un film de son vivant. Comment avez-vous découvert Jean Rouch et le « cinéma vérité » ?
Un jour, il y a bien longtemps, alors que j’étais assistant cadreur, j’ai tellement ri que j’ai failli tomber du toit d’une tribune pendant un tournoi d’équitation. En bas, sur le parcours, un assistant cadreur jeune et plein de zèle était en train de faire des bonds en imitant le trot de l’animal, caméra à l’épaule, pour recréer le regard subjectif du cavalier sur son cheval pendant qu’il s’approchait de l’obstacle. Il a ensuite rendu le franchissement de l’obstacle par un mouvement continu de son propre corps et de la caméra subjective.
Comme je ne comprenais pas ce qu’il faisait, je lui ai demandé. Il m’a répondu laconiquement « Living Camera, Jean Rouch ! ». Il avait entendu parler du cinéma vérité. Moi pas, comme la plupart de mes collègues. Mais cela a bien changé depuis.

© Hagen Schönherr
Comment décririez-vous Jean Rouch ? Et comment l’avez-vous perçu ?
C’était un poète à la vie bien réglée. Tous les matins à 8 heures, il prenait un double café et un croissant dans le bistrot à côté de chez lui. Pour le rencontrer, il suffisait donc de se rendre dans ce café. Tout le monde pouvait prendre un café avec Jean Rouch, que l’on soit étudiant ou professeur d’université !
A 11 heures, chez lui boulevard Montparnasse, il buvait un jus d’orange fraîchement pressé par son épouse Jocelyne. Ensuite, il prenait un bain. Après, il déjeunait dans le même café. Il prenait toujours du poisson, avec un quart de Sauvignon et un quart de Badoit. Il faisait moitié-moitié.
Après le repas, sieste à la maison. Pendant deux heures, il lisait, dormait ou discutait avec Jocelyne. Jamais de politique.
A 17 heures, il prenait du thé, sans sucre ni lait, mais avec des gâteaux, Rimbaud et Baudelaire. Après le teatime, il se rendait tous les jours à la Cinémathèque pour assister à la projection de 18h30 ! « Tu dois voir un film par jour...! ».
Après le film, il allait à la brasserie de l’Ecole militaire, avec vue sur la tour Eiffel, illuminée. « Gustave, Gustave, quel talent ! » Il consommait systématiquement une douzaine d’huîtres pour le dîner, avec un quart de Sauvignon et un quart de Badoit. Moitié-moitié. En dessert, deux boules de sorbet cassis et une de citron. « Salut Napo » disait-il tous les soirs en passant devant l’Hôtel des Invalides en rentrant chez lui, vers 22 heures. Madame jouait les chauffeurs, comme toujours.
Et au moment de rentrer dans son "garage Montparnasse", son port d’attache, il chantait, une chanson de marin…
Le père de Jean Rouch était officier dans la marine.

Portait:
Qu’est-ce que Jean Rouch a légué à la postérité ? Quels enseignements, quels conseils pour une conception saine de la vie ?
Sa méthode : une règle de vie. Continuité, respect des autres, de ceux avec qui il travaillait et du public. Il essayait de comprendre les sentiments et émotions des gens. Il n’était pas en quête « d’objectivité » car pour lui, tout était subjectif. Il considérait ses protagonistes comme des « sujets participants » et recherchait la spontanéité ; il ne se cachait pas, pas plus que sa caméra, qu’il considérait comme un catalyseur, une provocation (« life as it is provoked ») ; selon lui, la caméra libère et permet ainsi l’expression des émotions.
Lui : un artiste, un monument français, pas seulement pour les cinéastes et les ethnologues ; sa manière d’aborder les Africains est exemplaire, c’est un modèle pour le débat actuel sur l’intégration. Comment aborder l’étranger ? Il incarnait un principe, une règle de vie. Pour les ethnologues, comprendre était un processus unilatéral et non un échange. Jean Rouch en revanche proposait un décryptage autant de sa propre culture que de la culture étrangère ; il partait du principe que, lorsqu’on comprend mieux l’autre et que l’on est mieux compris par lui ou elle, on se comprend mieux soi-même. Et inversement. De l’humanisme actif !

Qu'est-ce qui se cache derrière le "Cinéma vérité" de Jean Rouch ? Quel rôle joue la caméra ?
Pour dire les choses simplement, sa caméra est présente ; elle ne cherche pas à se cacher et propose un dialogue entre l’observateur et ceux qui sont observés ; l’observateur invite l’observé à lui dévoiler ce qu’il n’aurait pas manifesté sans une telle rencontre. Les œuvres de Jean Rouch sonnent le glas du film ethnographique uniquement axé sur l’objectivité et l’observation. Car la caméra de Rouch fait partie intégrante de la trame filmique, au même titre que l’histoire, le mode narratif et les protagonistes, qui ont chacun une personnalité bien tranchée. La subjectivité est présente dans tous les films de Rouch.
Je soutiens à 100 % la méthode de Jean Rouch ; elle fait partie de moi depuis toujours, bien avant que je ne fasse sa connaissance. Je ne m’en cache pas : tout ce que j’ai lu de Jean Rouch, je l’ai vécu sur place, surtout en Afrique où je travaille régulièrement depuis des années.
Bien que ces termes soient souvent considérés comme synonymes, il y a des différences sensibles entre le cinéma vérité de Jean Rouch et le concept américain de Direct Cinema, dont Richard Leacock et Frederick Wiseman comptent parmi les précurseurs. Contrairement à la méthode de Jean Rouch, le Direct Cinema préconise de s’immiscer le moins possible, de se limiter exclusivement à l’observation. Le Français, quant à lui, intervenait consciemment et provoquait des réactions. Rouch n’est pas un « type tordu », la trahison n’était pas son truc ; ses provocations ne visaient pas à « mettre en scène » les protagonistes mais à favoriser la spontanéité, qui est la condition sine qua non de la « vérité ». Avec sa méthode, Rouch voulait attirer des gens devant la caméra, les faire s’exprimer au travers d’interviews et dire des choses qui reflétaient fidèlement et positivement leur personnalité ; c’est une technique particulière de « création de la réalité ».

© Hagen Schönherr
Revenons à votre documentaire : « Je suis un Africain blanc – L’adieu à Jean Rouch ». Il ne s’attache pas uniquement aux funérailles du cinéaste selon le rite dogon. D’une part, vous vous employez à rendre la personne de Jean Rouch intelligible pour le public ; de l’autre, vous présentez le peuple des Dogons, leurs us et coutumes. Comment avez-vous procédé ?
Trois jours de travail acharné dans des conditions très difficile : la poussière, la chaleur (supportable), la soif, en permanence ! Tournage, caméra à l’épaule et au pied. Ça fait toute la différence et ça me démarque de lui. Pas de dogme, par exemple travailler toujours la caméra à l’épaule ou au pied. C’est ce qui est devant toi qui dicte tes choix : le type d’objectif, de perspective, de technique. L’important c’est d’avoir un bon assistant qui, trois jours durant, protège la caméra des fines particules de poussière. Le soir, on passe des heures à nettoyer le matériel, à entretenir la caméra dans des lieux insolites – des maisons dogons, sans d’électricité, bien sûr. Donc, pas de scénario ni de consignes précises. La seule obligation : tenir le coup ! Je savais que la première journée serait la plus difficile au niveau physique. Les Dogons allaient inhumer symboliquement Jean Rouch dans la Falaise de Bandiagara, haute de 300 mètres ; ils progressaient d’un bon pas, sans effort apparent et, surtout, sans souffrir de la soif car ils mâchaient des noix de coca qui donnent de l’énergie et masquent l’insupportable sensation de soif. Pour pouvoir souffler un moment, j’ai dû hurler : « arrêtez ! ». La procession a alors stoppé. Elle ne pouvait pas faire marche arrière car la poupée de paille sur la civière ne devait pas retourner d’un seul centimètre en direction du village ; il fallait préserver la Nyama qui, bien plus que l’âme, incarne la force de vie donnée à chaque individu ; celle-ci ne doit pas retourner au village car elle pourrait perturber, provoquer des malheurs. On la chasse du village au moyen de simulacres de combat.
La nuit, je m’allongeais sur un matelas de mousse, en pleine nature, épuisé. Ma première crise de paludisme a commencé 15 jours plus tard, pile après la période d’incubation. Même pendant la nuit, les Dogons continuent de battre le tambour, inlassablement. Essayez voir de dormir sans boules Quies dans ces conditions ! J’y suis arrivé malgré tout quelques heures. Le lendemain, pas de chef de plateau, pas de plan de tournage. Au petit matin, un très court moment pour recueillir les impressions de Jocelyne Rouch, la veuve du cinéaste. Assise par terre dans le village de Tyogou, elle avait passé, sans dormir, « sa dernière nuit » avec son mari. Selon elle, il était présent physiquement et lui aurait dit : « Ne dors pas, c’est notre dernière nuit ensemble ». Elle déclare au public que ça s’est vraiment passé comme ça. Une prise de vues au bon moment, totalement imprévue, à une période improbable pour une interview. Après trois jours et trois nuits, nous avions parcouru 40 kilomètres. Retour à Sangha, sur des pistes sablonneuses, traversée du désert depuis le village de Tyogou, dans lequel les Dogons ont initié Jean Rouch, qui est ensuite devenu l’un des leurs.

© Hagen Schönherr
Fixer sur pellicule un rituel de danse qui s’étend, sans interruption, sur plusieurs jours a certainement été une gageure. Comment fait-on pour être au bon endroit au bon moment ?
C’est simple : ça ne peut pas toujours marcher. Le village de TYOGOU où nous avons tourné est relativement peu étendu. Cela dit, les chemins sont escarpés et caillouteux, et pour se rendre, par exemple, de la place du village à l’emplacement où notre car de tournage était stationné, il fallait compter 10 minutes de trajet dans des conditions difficiles. La procession des Dogons pour porter la poupée de paille, étendue sur un brancard, jusqu’à la falaise et à la tombe creusée dans le roc, m’a mis à rude épreuve physiquement. Les hommes dogons mâchaient des noix de coca, dont je ne connaissais pas les PROPRIETES : elles donnent de l’énergie et répriment la sensation de soif. J’ai crié : « De l’eau, de l’eau ! » et on m’en a donné. Hagen Schönherr, mon assistant et le deuxième opérateur de prises de vues, avait tout ce qu’il fallait ; en plus, il mettait la main à la pâte, protégeait la caméra de la poussière omniprésente, dormait dans le car de tournage où, après la journée de travail, il nettoyait soigneusement la caméra. Sans lui, elle serait certainement tombée en panne.
Je plaçais toujours la caméra vers l’avant, pour suivre les Dogons en action, et donc j’étais toujours au bon endroit. Les seuls moments où j’ai eu l’impression d’être au mauvais endroit, c’était pendant les nuits à la belle étoile, alors que les tambours rituels tonnaient en permanence et que leur clameur m’était insupportable, bien qu’ils se trouvent à 20 mètres de mes oreilles !

Jean Rouch a consacré la plus grande partie de son œuvre aux rites funéraires des Dogons et à leurs représentations de l’au-delà. Filmer des années plus tard le même rituel alors qu’il se déroulait en l’honneur de l’ethnologue a dû être un moment exceptionnel. Qu’avez-vous ressenti ?
Je me suis senti très honoré et ravi de pouvoir, en ma qualité d’Allemand - de non-Français – filmer ce rituel en exclusivité. Cela dit, le fait qu’une personne extérieure, inconnue de Monsieur Tout-Le-Monde, rende hommage à un Français mondialement connu dans les milieux ethnographiques était peut-être aussi un avantage.

Qu’est-ce qui vous a le plus impressionné pendant ce tournage ?
Impossible de dire ce qui m’a « le plus » impressionné car « tout » était impressionnant. Mais ce qui m’a le plus touché, c’était la sympathie des Dogons ET le fait que les droits de tournage exclusifs que nous avions demandés nous aient été garantis. Nos amis Dogons avaient gardé le secret sur la cérémonie : il n’y avait donc pas d’autre caméras ni appareils photo. Si l’information selon laquelle Jean Rouch allait être enterré symboliquement selon le rite Dogon avait transpiré, il est clair que des confrères seraient venus du Niger et du Mali même pour rendre hommage à leur modèle et mentor français. La situation aurait alors été grave car j’aurais dû leur demander de partir, au motif qu’ils n’avaient pas le droit d’être là. En fait, cela aurait été impossible car ça aurait blessé les Dogons et entravé le tournage.

Selon vous, le développement du tourisme dans les pays comme le Mali est-il une chance ou un risque pour la population et ses traditions ?
C’est un risque mais il est inéluctable. Ce sont surtout les peuples sécularisés d’Europe qui viennent dans ces pays en quête d’exotisme, de rituels magiques, car leur vie bien réglée manque cruellement d’intérêt et de spiritualité. D’ailleurs, c’est ce qui explique à mon sens le succès de ce genre de programmes de télévision.

Vous préparez actuellement un nouveau projet en rapport avec l’œuvre de Jean Rouch, intitulé « Êtes-vous heureux ? ». C’est la question que Jean Rouch, Edgar Morin et Marceline Loridan-Ivens avaient posée aux Parisiens en 1960 pour le film « Chronique d’un été ». Souhaitez-vous poser à nouveau cette question 48 ans après ?
La question « Êtes-vous heureux ? » est aujourd’hui tellement d’actualité qu’elle doit à nouveau être posée à ceux qui vivent dans l’aisance matérielle et dont les rituels se « vident de leur sens » (Noël, baptême, Pentecôte, etc.). Dans mon pays aussi, l’Allemagne, où de nombreux livres traitant du BONHEUR sont publiés. J’ai lu dans une encyclopédie qu’on pouvait « éprouver du bonheur » pendant un court moment, par exemple le temps d’un bon repas, mais ça ne suffit pas. Mon projet est un véritable hommage à un homme qui, au terme de son voyage, a trouvé le REPOS. Rouch répétait régulièrement qu’il avait été un petit garçon très heureux et on le croyait. « Êtes-vous heureux ? », je poserai à nouveau cette question aux Parisiens d’aujourd’hui pour connaître leurs réactions. Ce sera un film drôle et non pas triste ou grave. L’humour de Jean Rouch joue un rôle important dans mon travail.
Je m’interroge en particulier sur le LIEU du dernier séjour des êtres humains ; dans la représentation des Dogons, c’est un lieu humide où il fait frais et où l’homme REDEVENU POISSON vit en harmonie avec son environnement. Que signifie « l’au-delà », « la vie après la vie », quel est le LIEU qui NOUS attend ?
« Le rêve plus fort que la mort » (Niger) est le dernier film de Jean Rouch (co-réalisé par Bernard Surugue). Comme les Dogons, j’imagine le cinéaste au milieu des ancêtres, un Africain blanc, un homme heureux.
Jean Rouch incarne un principe, une certaine idée de la manière dont il faudrait aborder l’Afrique. Ce dandy parisien aimait la Tour Eiffel et les huitres, mais aussi la différence, l'étranger, les étrangers, et l’étranger en nous.

Propos recueillis par Sabine Lange

Edité le : 20-02-08
Dernière mise à jour le : 29-08-08