Conclue aujourd’hui, la Mostra n’en a pas moins disséminé parmi les sections parallèles son lot de découvertes qui feront leur chemin bien après la divulgation du palmarès. Chargé de couvrir d’une main la compétition (qui inclut sur sa fin le décevant « Gabbla » de Tariq Teguia, une étoile), et de tenir de l’autre une glace cioccolato/fiordilatte qui fait également la réputation du lieu, le critique saisit ou non l’opportunité de les voir. L’une d’elles est « Zero Bridge » (quatre étoiles), le premier film de Tariq Tapa situé au Kashmir.
Le cinéaste franco algérien Tariq Teguia avait étonné son monde, délimité par les œuvres de Chantal Ackerman, Hou Hsiao-hsien, Pedro Costa et Sharunas Bartas, avec « Rome plutôt que vous ». Dans la mesure où la situation impossible vécue en Algérie peut concourir à la réalisation des films eux-mêmes sortis du cadre (le meilleur exemple : « Bled Number One » de Rabbah Ameur-Zaïmeche), cette ballade toute en discontinuités et tensions nées du vide ressenti par le peuple algérien parvenait à nous toucher un peu. Dans « Gabbla », l’auteur quitte les grandes villes et la côte algérienne pour s’enfoncer dans les terres du milieu.

Gabbla (Inland)
De Tariq Teguia
(2008, Algérie – France, 2h20)
Avec Abdelkader Affak, Inès Rose Djakou, Ahmed Benaïssa…
Une étoile – Compétition Venezia 65

Avec une méthode similaire à son premier long métrage, qui voit le formalisme ambitieux se mêler à la revendication intellectuelle (travellings, plans photographiques, free jazz et citations des Black Panthers), il piste un topographe. Celui-ci arpente un territoire abandonné, semble chercher un point de fuite autant qu’une ligne de vie. Malheureusement, l’utilisation de la musique électronique et démembrée de Christian Fennesz pour travailler une sorte d’anti climax obsédant, entre anesthésie et inquiétude, se révèle cette fois une proposition de cinéma qui ne suffit pas. La volonté d’avancer de hautes idées sur la culture comme prise de position à l’encontre de la ruine politique environnante non plus. Surtout, il parait manquer à « Gabbla » le regard objectif d’un monteur.
Le montage, l’américain Tariq Tapa l’a assuré lui-même pour son premier long métrage « Zero Bridge », tourné au Kashmir dont sa famille est originaire. Il ne lui a pas été laissé le temps de la suffisance. Dans un pays en situation d’occupation militaire, où rien n’est solide hormis la chape de plomb des traditions (droit d’aînesse, mariage arrangé, stratification sociale), mais où tout reste à faire en terme de cinéma, Tapa a intérêt à révéler un esprit batailleur et réactif. Le fameux Zero Bridge relie une artère vitale de Srinagar, il est surveillé en permanence par des sentinelles jusqu’à devenir un endroit dont on ne fait que s’enfuir. Autour, au beau milieu des infrastructures urbaines percluses de nids de poules, de bruits de moteurs et de dialectes multiples, Tapa s’attache à un autre jeune homme, Dilawar, justement à la croisée des chemins. Intelligent et mutin, Dilawar le pickpocket aimerait aussi fuir, mais pas pour rien : pour retrouver sa mère adoptive à Delhi. Une amitié inattendue avec l’une de ses victimes, jeune femme belle et instruite, et la vigilance de son oncle maçon, qui l’a recueilli, contrecarrent ses plans et le plongent dans une situation cornélienne. Quant au baume des chansons folk kashmiri, il n’agit qu’un court instant…

Zero Bridge
De Tariq Tapa
(2008, Kashmir - USA, 1h36)
Mohamed Imram Tapa, Taniya Khan, Ali Mohammad Dar…
Quatre étoiles – Orizzonti

Avec trois fois rien, « Zero Bridge » étonne de bout en bout et serre même notre vieux cœur de pierre. La mise en scène de son réalisateur novice est intuitive et presque instantanée, en confrontation avec la situation précaire, dangereuse et bousculée de Srinagar ou d’un amour pour le cinéma du début des années 1960 (on pense à « Signes particuliers : néant » de Skolimowski et « L’As de pique » de Forman, quand l’auteur cite « Il Posto » d’Olmi). Elle est tout aussi précise, à la manière des séries B américaines pugnaces des années 1950 et en raison de la densité, de la tension et de l’énergie déployées lors d’un montage dont certains choix elliptiques affirment le geste d’un cinéaste qui possède déjà sa propre patte. Tariq Tapa pourrait occuper d’ici peu la place de Tariq Teguia dans la compétition internationale de Venise. Si oui, pourvu qu’il la tienne !
Julien Welter