Puisque les stars américaines sont ailleurs, les vedettes de la Mostra seront les films. Une manière d’affirmer qu’un bon nombre d’entre eux ne serait pas en compétition sans le renom de leurs metteurs en scène. Marco Müller avait pourtant souhaité proposer autre chose qu’une application de la politique des auteurs. En ce mercredi, le directeur artistique de la Mostra serait plutôt d’humeur à talonner son homologue Dieter Kosslick sur le terrain du festival politique, le style en plus.
Haile Gerima avec « Teza » (où l’Ethiopie est à feu et à sang, ***), Werner Schroeter avec « Nuit de chien » (ou le dernier souffle d’une dictature imaginaire, **) et Alexei German Jr avec « Paper Soldier » (où la conquête spatiale qui débouche sur le néant,*) illustrent tant bien que mal ce changement de cap.
Aussi contrariées que le destin de beaucoup des pays de l’Afrique, dont l’essor s’assortit de la violence, les cinématographies africaines ne se départissent pas, non du manque de reconnaissance, mais du manque de moyens. Figure dont l’estime est avérée sans lui permettre de tourner plus d’une fiction tous les dix ans, Haile Gerima revient avec «
Teza ». Il s’agit d’une épopée tournée avec le budget d’un court métrage d’Abderrahmane Sissako : trente années d’histoire éthiopienne où l’impérialisme succède au marxisme, sans que la folie des hommes ne s’estompe.

Teza
De Haile Gerima
Allemagne – Ethiopie, 2008, 2h20
Avec Aaron Arefe, Abeye Tedla, Takelech Beyene…
Compétition Venezia 65

Elle est regardée avec perplexité par Anberber, un étudiant en médecine qui disqualifie cette brutalité avec présomption, en raison de son éducation et de son cursus mené en Allemagne où il fréquente progressistes et militants. Particulièrement vicieux et sommaire, un coup du sort propulsera à son tour le velléitaire dans l’hécatombe collective… Quand la réalité dépasse la fiction, Haile Gerima fait du cinéma. Malgré le nombre des rustines détectables à l’œil nu, il mène un récit plein de bruit et de fureur, utilise efficacement le va-et-vient permanent entre l’Allemagne et l’Ethiopie pour donner le tournis concentré dans les yeux hébétés d’Anberber. La candeur du jeu d’Aaron Arefe, qui interprète le jeune homme, devient presque un atout : elle ne présage en rien de la barbarie imminente.

Nuit de Chien
De Werner Schroeter
France – Portugal - Allemagne, 2008, 2h
Avec Pascal Gregory, Amira Casar, Bulle Ogier, Sami Frey…
Compétition Venezia 65

Autre plongée dans un univers militaire au bord du cataclysme, «
Nuit de chien » signe un autre retour, celui de Werner Schroeter. Entre Jean Genêt et Enki Bilal, l’auteur du « Jour des idiots » se tourne vers le crépuscule et le somnambulisme d’un personnage aussi aveuglé qu’Anberber, cette fois par l’amour et sa résolution à envoyer les convictions politiques aux oubliettes. Luis (Pascal Greggory, plus enflammé et bondissant qu’à l’accoutumée) n’en fait pas moins le choix suicidaire de revenir dans une ville et un pays indéterminés où membres d’un gouvernement fantoche, miliciens girouettes et civils apeurés sont lancés dans une dernière danse macabre avant la chute finale. Voix de la Callas échappée d’un soupirail, éclairages dignes de « Suspiria » de Dario Argento, marins voleurs, traîtres ou prostitués sont des éléments composites, que Schroeter assemble avec un sens du chaos harmonieux qu’on ne reconnaissait pas tout à fait à cet auteur indissociable d’une forme plus exclusivement syncopée. La planète (vue par) Schroeter vit son dernier soupir, pourtant on ne s’y ennuie pas.

Paper Soldier (Bumazhny Soldat)
D’Alexei German Jr
Russie, (2008, 1h58
Avec Merab Ninidze, Chulpan Khamatova…
Compétition Venezia 65

Ce n’est pas le cas de la morne plaine kazakh regardée par Alexei German Jr dans « Paper Soldier », qui nous promettait pourtant un film d’astronautes, un vrai, parcouru de séquences en apesanteur qui profiteraient du cadre irréel du cosmodrome de Baïkonour. Au lieu de ça, avec un académisme et un sérieux qui feraient passer Theo Angelopoulos pour Wes Anderson, Alexei German Jr cherche désespérément à s’affirmer comme l’égal des grands cinéastes russes. Toujours écrasé par la figure paternelle, German Jr pense trouver un exutoire dans le passé et l’histoire de son pays. Après le début du vingtième siècle (« Garpastum »), il se plonge dans ces années 1960 qui ont broyé toute une génération assujettie au progrès, jusqu’à sacrifier la morale, naviguer à vue pour devancer les américains et buter au final sur la question du devenir de la conquête spatiale, il est vrai toujours irrésolue depuis que les missions vers la Lune ont stoppé au début des années 1970. La douleur de German Jr se noie dans le verbiage et se cantonne aux altercations dans l’espace domestique d’une datcha. Laïka a de quoi faire la tête
Julien Welter