L’« Art Ensemble of Chicago » (AOC), issu en 1969 de l’AACM de Chicago (Association for the Advancement of Creative Musicians), figure parmi les troupes de jazz les mieux intégrées et les plus caractéristiques. Dans « Urban Bushmen », l’AOC développe une mobilité sonore restée inégalée à ce jour dans les petits groupes de jazz. Chaque musicien de cet ensemble joue d’instruments aussi multiples que variés, et même étonnamment exotiques dans la panoplie de jazzmen : hautbois, cors à pavillon, xylophones, trompes, sirènes, saxophones basse, etc. En résumé, le multi-instrumentalisme pratiqué ici semblerait pencher vers la mégalomanie. Pourtant, on sera surpris de constater que l’AOC n’use de cet appareillage qu’avec une parcimonie rare, de manière ciblée et en suivant une logique intrinsèque.
Jamais nous n’avons été aussi loin de la surenchère technique du free jazz, jamais un jeu énergique et puissant ne s’était lové plus artistiquement dans des structures ondoyantes et pausées. Ce n’est donc pas en premier lieu la diversité instrumentale qui surprend ici. Le côté fascinant de « Urban Bushmen » tient bien davantage à l’« écoulement » instinctuel de la musique, à la magie à l’état pur, à l’époustouflant sens du développement dramatique. Dans « Urban Bushmen », les improvisations et les compositions sont de captivantes expéditions musicales et temporelles à travers les moments et les éléments affectifs et constitutifs de la « great black music » – « From Ancient to the Future », pour reprendre la maxime de ce groupe.
« Urban Bushmen » est le théâtre sur lequel s’effondrent les classifications par genres. Ce n’est plus du free jazz au sens strict, mais un affranchissement délibéré par rapport à des idiomes établis, qu’il s’agisse de cool ou de be-bop. En revanche, les nouveaux espaces de liberté sont légion : expressivité, éclectisme, sonorité, tendance groovi, parfois même satire et théâtralité. Dans cette musique afro-américaine affirmative et hautement inspirée, figures libres et exercices imposés ne sont plus incompatibles. En même temps, cette sonorité retentit bien au-delà du blues et des lignes de démarcation de la Black Diaspora. En effet, à côté des stratifications magiques des sonorités de la culture noire, une place tout aussi large est concédée aux sonorités postsérielles (« Uncle »), aux marches persiflées (« Bushmen Triumphant ») et aux ambitieux jeux de bruitage à la Edgar Varèse.« Urban Bushmen » est l’hymne d’une transition permanente et d’une métamorphose incessante. Ce n’est pas un hasard si le masque est devenu un symbole de l’AOC – Joseph Jarman, Don Moye et Malachi Favors se sont grimé le visage avec des motifs de l’Afrique archaïque et ont endossé des costumes africains. Ce n’est pas un quintet qui joue ici, c’est un ensemble qui célèbre un rituel. L’indissoluble cohésion de ce groupe provient de la solidarité de personnalités disparates et pourtant complémentaires.
Le trompettiste Lester Bowie (à droite) est monté sur scène vêtu d’une blouse blanche repassée, comme en portent les médecins – guérisseur de la postmodernité (avant même que ce terme ne soit à la mode), grand humoriste et esprit satirique de l’AOC. Sans jamais cesser d’appartenir à l’ensemble, il en est pourtant le soliste le plus caméléon – et de loin. Dans un déferlement encyclopédique, ses lignes et ses sonorités (par exemple dans « Sun precondition Two/Theme for Sco ») déploient un éventail de styles de trompettiste de jazz. Personne ne saurait rivaliser avec lui dans sa capacité à moduler le son de la trompette en phonèmes « paralinguistiques » d’une étincelante diversité. On a souvent confondu les styles des deux saxophonistes Joseph Jarman et Roscoe Mitchell (du fait de la profusion de leurs sonorités). Difficile pourtant d’imaginer des approches aussi différentes l’une de l’autre. Ces deux instrumentistes à vent s’opposent et se complètent à merveille. Alors que Joseph Jarman imprime à la clarinette et au saxophone un phrasé fortement « africanisant », fait de sonorités très sèches et expressives, Roscoe Mitchell privilégie une fluidité sonore plus sereine qui, à côté de la tradition afro-américaine, fait aussi de nombreux emprunts à la musique nouvellement composée en Europe.
En solo, le contrebassiste Malachi Favors ne donne pas réellement dans le spectaculaire (par exemple dans « Bush Magic »). Mais c’est pourtant lui, en stoïque défenseur du son naturel, grâce à ses basses percutantes et aux oscillations magiques de ses gammes africaines, qui inscrit l’univers sonore et expansif de l’AOC dans un champ gravitationnel stable.
À l’écoute de « Urban Bushmen », rien n’indique que le percussionniste Don Moye est un « retardataire » n’ayant rejoint le groupe qu’en 1970. Il s’avère être un acteur qui prend une part déterminante dans les évolutions suivies. Sa souplesse stylistique va de pair avec une tendance à des rythmes incisifs. Dans son brillant solo de « Soweto Messenger », il apparaît comme un « Art Blakey de l’ACCM » – doté d’une virulence et d’une vitalité vibrant de manière similaire, poussé par la soif de remonter aux sources de la musique africaine.
« Promenade: Cote Bamako I » et « II » sont les symboles d’un puissant tambourinage collectif, des exemples d’un battage rituel et urbain, des allusions délibérées aux sonorités des ensembles de tambours de l’Afrique de l’Ouest. Le CD se termine sur « Odwallah », un afro-riff swinguant et enlevé qui est devenu l’air fétiche de l’AOC.
« Urban Bushmen » n’est pas une hécatombe postmoderne, mais la traversée passionnée de mythes de la « great black music » et d’autres sonorités de notre monde – des racines du folklore jusqu’aux ramifications efférentes du free thing et de la « Musique nouvelle ». Cette musique, en partie improvisée et parfois composée à la note près, est de nature à focaliser, elle exhale une force rituelle et une magie rare dans son exploration de nouveaux champs sonores.
Texte : Günther Huesmann
The Art Ensemble of Chicago : « Urban Bushmen »(Double-CD; ECM)






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