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Le cirque

De nouveau des spectacles de cirque chez ARTE.

Le cirque

Noel Daniel - 23/12/08

The Circus 1870-1950

Critique d’Ariane Thomalla


Plus qu’un livre, cet ouvrage en trois langues de Noel Daniel sur le cirque américain de 1870 à 1950 est un véritable objet, lourd et épais. Que l’on a tout intérêt à coincer contre un polochon pour l’ouvrir et en feuilleter les 670 pages, dont quelques-unes se déplient sur un mètre de large… Une démesure qui sert les besoins de la cause : 900 illustrations en couleurs et noir et blanc, une véritable pièce de collection. Ses affiches, ses photographies, dont certaines des toutes premières faites sur le cirque et d’autres signées Stanley Kubrick ou Charles et Ray Eames, ainsi que ses 200 lithographies dégagent un réel pouvoir de fascination auquel contribue aussi une magnifique mise en page. À croire que son objectif est d’illustrer les propos d’Hemingway selon lequel le cirque « est le seul endroit du monde où l’on puisse rêver les yeux ouverts ».

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Les grands cirques américains avaient pour habitude d’annoncer leur arrivée à grand renfort de publicité, ce qui explique l’abondance des affiches reproduites dans cet ouvrage. Barnum et Ringling Bros, ces légendes du cirque, avaient mis au point une logistique ingénieuse. Il fallait préparer les déplacements, prévoir l’alimentation des hommes et des bêtes, assurer le montage rapide des chapiteaux… Les grands cirques employaient jusqu’à un millier de collaborateurs. Le livre propose aussi ce regard, derrière les coulisses, sur le quotidien difficile et épuisant des forains. Les affiches qui annonçaient l’événement, la sensation, sortaient pour nombre d’entre elles des ateliers du prestigieux lithographe Stobridge - plus d’un quart du budget était englouti par la « réclame » et ses roulements de tambours.

The Circus, 1870-1950
Daniel, Noel (ED)
Jando, Dominique / Granfield, Linda / Dahlinger, Jr., Fred
Hardcover, 29 x 44 cm, 670 pages, ISBN: 978-3-8228-5153-1
Multilingual Edition: English, French, German
Placardées par les avant-postes, ces images de trapézistes court-vêtues voltigeant tout en haut de la coupole, de femmes-canon et de graciles écuyères faisaient rêver. Tout comme celles des lanceurs de couteaux, cracheurs de feu, jongleurs et hommes-caoutchouc, celles des dompteurs de bêtes féroces - lions, tigres, léopards et ours. Sans oublier les clowns… et Buster Keaton en avait été un. Quand, enfin, le cirque arrivait et que défilait son immense cortège de roulottes éblouissantes, d’artistes étincelants montés sur leurs chevaux et leurs éléphants magnifiquement parés, de bêtes féroces dans leurs cages, les populations se massaient au bord de la route. Et écarquillaient les yeux devant la parade - spectacle ensorcelant de la séduction à l’état pur.

Phénomènes de cirque
Avant que n’apparaissent le cinéma, la télévision, la radio et Internet, le cirque ouvrait la porte sur un vaste univers exotique. Le public affluait donc aussi devant les baraques où étaient exposés les phénomènes de foire : monstres difformes ou dépourvus de bras et de jambes, jumeaux siamois et autres cyclopes, personnages immensément gros ou incroyablement maigres. Géants côtoyant des nains, femmes entièrement couvertes de poils ou à la chevelure anormalement longue, indigènes au cou de girafe ou aux lèvres distendues par des plateaux labiaux, l’énumération serait longue de ces étrangetés de la nature qui nous font horreur aujourd’hui. Et qui prennent dans ce livre une importance peut-être disproportionnée. Ces choses-là aussi rapportaient beaucoup d’argent. Le cirque de 1900 était la plus grande industrie du spectacle aux Etats-Unis. Aucun théâtre au monde ne pouvait s’y comparer. La directrice de l’édition, Noel Daniel, y voit aussi l’ancêtre de la culture pop américaine.

Les forains de la Renaissance
Le cirque a ses racines en Europe. Au XIXe siècle encore, beaucoup d’acrobates appartiennent à de veilles dynasties d’artistes d’origine italienne. Certes, on en retrouve aussi des traces dans l’Egypte ancienne et en Chine, en 2000 avant J.-C. Mais les ancêtres directs du cirque, écrivent les historiens dans l’ouvrage, seraient les funambules, les jongleurs et les dompteurs des foires de la Renaissance. Plus tard, à Londres, pendant la deuxième moitié du XVIIIe siècle, un nouveau pas est franchi : entre les exercices de dressage des chevaux sur les pistes circulaires sont intercalés des numéros comiques et d’acrobatie. Le cirque est né. En Amérique, il a été précédé de spectacles itinérants montrant des animaux exotiques.

Les artistes de cirque sont des femmes émancipées
Le livre propose également un chapitre sur l’émancipation féminine dont la lecture est fort instructive. L’artiste circassienne aurait en effet représenté un « genre nouveau de la femme active ». Dès le XIXe siècle, les femmes qui travaillent dans un cirque sont acceptées telles qu’elles sont. Ce qui compte, c’est leur art, leur savoir-faire pour lequel elles travaillent dur. Jour après jour. Elles doivent avoir bien du talent : un salto est un salto, et non une illusion. Quant à la « morale », il faut savoir que le règlement interdisait, par exemple chez Ringling Bros, tout contact des artistes avec des femmes et des hommes des lieux où ils se produisaient.
Et si le costume des femmes est court, ce n’est pas tant pour séduire que pour des raisons pratiques. Il n’empêche : les jambes découvertes de celles que Thomas Mann qualifiait d’amazones aériennes inaccessibles n’étaient pas étrangère au charme circassien à une époque où la pruderie était de mise.


Un courage à toute épreuve
Souvent, les grandes artistes étaient encore plus audacieuses que leurs partenaires masculins. Lillian Leitzel, par exemple, la « Queen of the Air » des années 1920, disposait d’une roulotte qui lui servait de salon, aussi vaste qu’un appartement de luxe ; elle avait ses propres servantes en uniforme, et un majordome. Le 13 février 1930, la trapéziste fit une chute mortelle. Il y eut de tous temps des numéros de voltige téméraires où les artistes risquaient leur vie. Le cirque n’était pas une profession mais un art de vivre. Le livre énumère les plus grands d’entre eux, comme Mabela Stark, la légendaire dresseuse de tigres, ou Alfred Count, le dompteur de lions. Certains animaux aussi acquirent une célébrité internationale, comme l’éléphant Jumgo.

Que manque-t-il dans ce livre de tous les superlatifs ? Un peu plus de texte face à une imagerie somptueuse ? Un peu plus d’histoire ? Les légendes des illustrations sont détaillées et bien rédigées. Qui sait si une partie rédactionnelle plus fournie n’aurait par rendu l’ouvrage indigeste ?…

Edité le : 18-12-08
Dernière mise à jour le : 23-12-08