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21/05/04

The Ladykillers

(USA, 2004, 104 mn)
De Joel et Ethan Cohen
Avec Tom Hanks, Irma P. Hall, Marlon Wayans, J. K. Simmons, Tzi Ma, Ryan Hurst
 
Compétition Officielle
 
   
  Synopsis : Pour accomplir le casse du siècle, le professeur Goldthwait Higginson Dorr a élaboré un plan infaillible et réuni un gang de soi-disant « experts ». Ses associés : Un spécialiste en explosifs, un perceur de tunnel, un gros bras et un complice infiltré. Le QG de l’opération ? La cave d’une vieille dame, Mrs Munson, qui fréquente assidûment l’église et ne se doute de rien. Les cinq hommes se font passer pour des musiciens qui ont besoin d’un endroit pour répéter. Le dernier problème ? Dorr et ses complices sont des amateurs et ils ont sérieusement sous-estimé Mrs Munson. Lorsque celle-ci découvre leur forfait, elle menace de les  dénoncer aux autorités. Ils décident de la supprimer. Après tout éliminer une vieille dame ne devrait pas être trop difficile…
 
Critique : Les frères Cohen s’attaquent à nouveau à un de leur sujet favoris : une bande de « Pieds Nickelés » maladroits, amateurs, touchants mais crétins, qui fomentent  un mauvais coup. Ces Stooges  apprentis-délinquants suivent de près les malfrats loosers ultimes de « Raising Arizona », « Fargo » ou « O’Brother » et s’inspirent de beaucoup d’autres, inconnus à jamais, qui peuplent les colonnes des faits divers dans les gazettes locales où parfois les Cohen puisent leurs histoires tarabiscotées. Bien que souvent la réalité dépasse la fiction, leur film se base cette fois sur la trame du scénario d’un classique de la comédie britannique tournée en par McHendrick avec Sir Alec Guinness dans le rôle principal.
 
Une petite annonce publiée par le cerveau de l’histoire, le professeur Goldthwait Higginson Dorr, lettré spécialisée dans l’étude des langues mortes, a réuni au petit bonheur une bande hétéroclite. Le casse prévu est celui d’un casino flottant dont la chambre forte se trouve à terre derrière la maison d’un vieille dame très pieuse à qui le professeur loue une chambre et la cave pour « répéter avec leur  ensemble de musique ». Evidemment tous les personnages ont ce petit côté bizarre et caricatural qui fait le charme d’un « Cohen Bros Movie » : un général asiatique qui ne décoince pas un mot, une gentille brute qui creuse, un artificier idiot avec un doigt qui manque et un jeune branleur qui s’exprime uniquement par jurons. Les blagues passent et repassent : un chat roux farceur, un portrait qui bouge, un bouledogue qui s’étouffe, des problèmes gastriques récurrents, des brutes en tablier à fleur, du « hop-hop » et une cigarette avalée qui enclenche un effet boule de neige catastrophique. Mais le rythme du film paraît parfois un peu poussif à l’image de cette vieille dame qui marche difficilement le long des rues de cartes postales et il s’en faudrait d’un rien pour que le film sombre dans l’ennui le plus fade.
 
La vraie trouvaille, celle qui sauve le bateau du naufrage, c’est Tom Hanks dans le rôle du Professeur Higginson Dorr, un homme cultivé, vaniteux mais avec un sens de la répartie acrobatique proprement hallucinant. Il s’esclaffe d’un petit rire étouffé et idiot à chacune de ses propres saillies (apparemment un hommage de Tom Hanks à un de ses professeurs de collège !) et déclame toujours les mêmes vers torturés d’Edgar Allan Poe dès qu’il en a l’occasion. Avec sa cape d’un autre siècle et son petit nœud papillon noir grassouillet, le personnage pourrait n’être que drôle si d’étranges lueurs inquiétantes ne lui traversaient pas le regard de temps à autre.
 
Car, pour la première fois, les frères Cohen s’attaquent très légèrement à une des faces obscures de la culture américaine : le mouvement gothique. Sous une lumière de crépuscule, les gargouilles de pierre d’un pont suspendu observent sans cesse les barges d’ordures qui s’éloignent vers une île aux morts version décharge publique plutôt que Böcklin posée au beau milieu du Mississippi. Tout se noue et se dénoue du haut de ce pont, sous leurs ombres grises, cadavres et preuves y disparaissent dans un grand nuages de charognards, jusqu’à la cape blanche du professeur s’en envole pour finir, albatros de laine et oiseau de malheur enfin délivré.
 
 Delphine Valloire
 
 
 Critique : Le remake d'un classique est toujours un numéro d'équilibre entre le respect dû à l'original et la liberté pour le cinéaste de réinterpréter le sujet à son goût. Mais quand il s'agit d'un chef d'œuvre aussi fortement ancré dans la mémoire collective des cinéphiles que l'est « Tueurs de Dames », ce classique de l'humour noir anglais de 1955, le risque est grand de décevoir ceux gardent un bon souvenir du film d'Alexander Mackendrick avec Alec Guiness et Peter Sellers.
 
Les frères Coen, qui pour la première fois signent ensemble la réalisation d'un film, sont restés globalement fidèles au scénario original de William Rose (qui fut nominé aux Oscars), tout en s'écartant suffisamment du comique un peu guindé et poussiéreux de l'original pour marquer ce film de leur propre griffe.
 
Pour se démarquer de leur modèle, les frères Coen campent l'histoire dans le Sud (noir) du delta du Mississipi, ce qui ne fait que rehausser délicieusement l'humour noir de l'intrigue. C'est l'histoire de l'excentrique professeur (Tom Hanks emboîtant le pas à Alec Guiness) qui loue une chambre chez une charmante vieille dame un peu naïve pour préparer la casse du siècle dans un casino répondant au doux nom de « Bandit Queen » (!). Les frères Coen ne seraient pas les frères Coen s'ils ne fustigeaient pas avec leur drôlerie et leur (im)pertinence habituelles la mentalité et la couleur locale de cette région du Sud à majorité noire, ou plus exactement les clichés et préjugés simplistes qui courent encore sur cette contrée des États-Unis. La vieille dame qui loge le professeur est pieuse et d'un naturel bien trempé, la lenteur du blues va jusqu'à imprégner la langue et la gestuelle des gens, et dans l'église ou se réunit la population noire, la messe se transforme en une captivante séance de gospel, à croire que rien n'a changé depuis que les Noirs déversaient leurs chants nostalgiques sur les champs de coton.
 
Comme dans leur précédente comédie sudiste « O brother, where art thou? » (2000), les frères Coen font la part belle à la musique, qui leur permet d'élargir le champ d'action de leur arme de prédilection, l'ironie, qui atteint parfois des sommets frisant le grotesque et donne au film une dimension jubilatoire dont les deux frères ont dû avoir aussi leur part durant le tournage.
 
Il serait absurde de vouloir comparer ce convivial remake avec l'original. Il s'en inspire et raconte la même histoire, mais dans une tonalité tout à fait différente, ce qui est bien normal pour une comédie « noire » au double sens du terme. Une fois encore, la synchronisation aura toutes les peines du monde à restituer le rythme et la musicalité de la langue, mais qu'importe si certaines allusions et blagues du crû se perdent au passage : les amateurs de burlesque et de comique de situation ont tout de même là de quoi passer un moment des plus divertissants.
 

 Thomas Neuhauser

 
 

Edité le : 20-05-04
Dernière mise à jour le : 21-05-04