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Modes de vie, cultures, ambitions

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Modes de vie, cultures, ambitions

Interview - 13/05/04

Thomasz Orlowski

Secrétaire général de la Commission nationale polonaise pour l'UNESCO


A sa libération, le 17 janvier 1945, Varsovie est en ruines et le centre historique pulvérisé. Grâce à la mobilisation de toute la population dès février 1945, la vieille ville a été entièrement reconstruite à l’identique. Thomasz Orlowski retrace l’histoire extraodinaire de ce quartier qui incarne après la tragédie de la guerre, l’âme polonaise.

Varsovie, n’a-t-elle pas plus que toute autre ville européenne en guerre, subi l’acharnement militaire des allemands ?

Au sortir de la guerre, Varsovie n’est plus qu’une ville morte. Sur 1 300 000 habitants en 1939, seuls 10% ont survécu. Hormis le quartier de Praga sur la rive droite de la Vistule qui est épargné, 85% de la ville sont engloutis. Presque aucune ville d’Europe n’a subi de destruction aussi systématique.
Si 12% de la ville sont détuits lors du siège de Varsovie en septembre 1939, ce sont surtout les trois autres phases du conflit qui seront fatales.
Le soulèvement du ghetto de Varsovie, au nord-ouest de la ville, que les nazis rasent après quatre semaines d’affrontements. Les 63 jours de
l’insurrection de Vasovie en août 1944 pour libérer la ville de l’occupant, suite à quoi Varsovie est presque totalement détruite. Le centre historique également. Enfin, en novembre 1944 par un acte de vengeance inouï, les allemands envoient en représaille des unités SS spéciales pour dynamiter et réduire à néant la ville.

*1er septembre 1939, l’armée allemande qui attaque la Pologne, déclenche le début de la Seconde Guerre mondiale. La ville résiste trois semaines.
*novembre 1940 : les nazis créent le ghetto de Varsovie où la population juive est tenue à l’écart.
*19 avril 1943 : Alors que la déportation des juifs vers les camps d’extermination a commencé depuis juillet 1942, les derniers survivants du ghetto de Varsovie se soulèvent. 7000 d’entre eux y laisseront leur vie. 56000 juifs du ghetto ont été déportés.
*L’Armée rouge assiste sans intervenir à l’écrasement de la ville défendue pendant 63 jours, du 1er août au 2 octobre 1944 : 200 000 personnes au moins périrent.

Le centre historique de la ville, situé sur la rive gauche près de la Vistule est rayé de la carte. Quelle est son architecture d’origine ?

Varsovie présente les caractéristiques d’une ville médiévale de type classique
d’Europe du nord. Ville marchande du XIII è siècle, elle reste relativement modeste mais dotée d’une grande élégance.
La vieille ville fortifiée de taille à peu près équivalente au quartier du « Marais » à Paris, compte des maisons gothiques en briques. Egalement des monuments importants comme la Basilique Archicathédrale Saint-Jean Baptiste, où sont enterrés les rois de Pologne et l’église St-Martin, toutes deux gothiques. L’église des Jésuites, baroque. Et le château Royal bâti par les ducs de Mazovie.
Autour de ce noyau historique se sont développés au 16è siècle, au moment où Varsovie devient la capitale de la Pologne (1596), puis au 17è siècle, les quartiers résidentiels baptisés « Faubourg de Cracovie. »

Au sortir de la guerre, reconstruire le centre historique est dans l’ordre des priorités, aussi important que la relance de l’économie. Comment expliquer que ce soit à ce point vital ?

Le gouvernement provisoire d’unité nationale en place depuis le 31 décembre 1944, décide extrêmement rapidement de rebâtir la ville : en février 45, à peine un mois après la libération de la ville. Le bureau de la Reconstruction de la capitale en a la charge (BOS) et l’Etat finance l’entreprise.
On s’attaque tout d’abord à la vieille ville. Beaucoup par symbolisme d’ailleurs pour démontrer que l’âme de Varsovie n’a pas été vaincue par les nazis.
Cependant l’attitude des communistes du gouvernement en place passe pour ambiguë : l’effort de reconstruction répond à la volonté politique de rallier au PPR –parti polonais des travailleurs- la population. Une façon déguisée de faire de la propagande pour l’URSS et le PPR. Au-delà même de tenter de confisquer l’élan national.

Qui est à pied d’œuvre ?

L’ampleur de la mobilisation fut extraordinaire. Beaucoup d’habitants de Varsovie et de la région se portent bénévoles. On fait appel également à des militaires.
Par ailleurs, pendant l’occupation de la capitale, historiens de l’art et architectes de l’administration clandestine, s’efforcent d’ores et déjà de sauvegarder toute la documentation sur le patrimoine. C’est Stanislas Lorentz, le Directeur du musée national de Varsovie, qui va diriger les opérations de reconstruction.
La capitale libérée, ces héros de la résistance, comme Stanislas Jankowski, grand architecte de la mairie de Varsovie et ancien membre dirigeant de
l’Etat clandestin, s’engagent avant tout par devoir moral.

*Stanislas Jankowski est arrêté par la suite le 18 juin 1945 avec les 15 autres dirigeants de l’Etat clandestin. Ils sont condamnés à Moscou à la prison pour « agissement contre l’Armée rouge. »

Un ouvrage colossal et prodigieux, car la vieille ville a été réédifiée au détail historique près. Comment un tel travail de reconstitution historique a-t-il été possible ?

Trois grandes sources « archivistiques » ont rendu ce prodige possible.
Les architectes disposaient d’une documentation complète réunie dans les années 30 comprenant les plans de la ville et les mesures.
Source inestimable également, les « vedutes », vues historiques de la capitale du peintre Bernardo Belotto réalisées pour le Château Royal de Varsovie. L’artiste utilisait un outil optique appelé « camera obscura » proche de la photographie, qui permettait l’enregistrement parfait des proportions des bâtiments et de la perspective. Grâce à la précision de ses peintures, on a pu rebâtir minutieusement les résidences bourgeoises « du Faubourg de Cracovie », qui encerclent le centre ville historique.
Enfin, lors de l’incendie du château royal en 1939, dont seule la toiture est détruite, des conservateurs de la résidence ont relevé chaque détail, profil de porte et de fenêtre.
Pour les églises notamment, la doctrine de « la forme pure » édictée par l’architecte diocésain du XIXè siècle Eugène Emmanuel Viollet-le-Duc a été observée. La Basilique Archicathédrale Saint Jean Baptise de Varsovie retrouve par exemple son architecture d’origine du XIV è siècle : ses transformations postérieures en d’autres termes, les rajouts historiques, ne sont pas restitués.

*L’architecte a notamment restauré Notre-Dame de Paris en 1844. Selon lui, un édifice doit être restauré moins selon l'état dans lequel on le trouve qu'en fonction des principes architecturaux dont découlent ses formes.

Sur le terrain, quelles étaient les techniques employées ?

Tout a été fait à la main pratiquement. Ce fut peu mécanisé, car il y avait très peu de moyens techniques. On fait appel d’ailleurs à la main d’œuvre qualifiée des artisans. Tout a été reconstruit brique après brique : Varsovie
s’est redressée grâce au travail des mains.
La cathédrale néo-gothique Saints Michel Archange et Florian, sur la rive droite à Praga a été rebâtie avec des briques fabriquées à l’instar de celles du XIXè siècle.

Quand les travaux ont-ils été achevés ?

En 1952, c'est-à-dire 7 ans plus tard. On a rebâti intégralement la vieille ville et cinq des dix kilomètres de la « voie royale », c’est-à-dire entre le Faubourg de Cracovie, le château royal à la sortie du quartier historique et la résidence d’été du Roi, le Palais Myœlewicki.

Comment expliquer que les reconstructions aient échappé à l’architecture en vigueur sous le communisme, le monumental et ostentatoire réalisme socialiste ?

Mais Varsovie n’y a pas entièrement échappé. Si les façades n’affichent pas le « zèle » du réalisme socialiste, certains intérieurs sont plus modernes que les originaux. Là où les archives ont fait défaut, il est arrivé que les pastiches prédominent, dans un style plus proche du réalisme socialiste. Dans le fond, les sources archivistiques ont sauvé le centre historique. La volonté également très marquée de reconstruire le patrimoine, symbole de l’identité polonaise, même de la part du gouvernement communiste. Par rapport à d’autres villes de l’ex Union soviétique, comme Minsk, l’emprunte du réalisme socialiste reste moins frappante. Le Palais de la Culture et des Sciences, d’où je vous parle d’ailleurs, cadeau du peuple soviétique aux polonais constitue néanmois un exemple des plus flagrants.

Depuis 1980, le centre historique de la ville de Varsovie figure au patrimoine mondial de l’UNESCO. Pourtant il ne répond pas au critère de "l’authenticité" puisqu’il a été reconstruit intégralement Pourquoi une telle exception ?

Le comité du patrimoine a décidé que seule Varsovie représenterait les autres villes reconstruites dans le monde. Elle constitue cette exception
« exceptionnelle », car sa résurrection architecturale reste exemplaire, tant pour le travail minutieux et fidèle de reconstitution historique que pour la mobilisation de toute une population.
Lui accorder cette place symbolise la reconnaissance de la communauté internationale et une récompense à hauteur des efforts déployés.
Interview réalisée par Laurence Flécheux



Edité le : 13-05-04
Dernière mise à jour le : 13-05-04