Avec Yu Aoi, Teruyuki Kagawa, Jean-François Balmer, Denis Lavant, Ayako Fujitani…
Un Certain Regard - Cannes 2008
Une coproduction ARTE
Synopsis : Le film est composé de trois chapitres, Interior Design, Merde et Shaking Tokyo, chacun librement inspiré de Tokyo et tourné au coeur de la ville. TOKYO! est une symphonie interprétée en 3 mouvements aux accords dissonants, à l'image de la métropole.
Critique : Voici donc le grand retour du film à sketchs, genre bâtard qui avait connu un âge d’or dans les années 60. Le concept enthousiasmant sur papier s’est avéré de tous temps archi-casse-gueule sur écran. Cas d’école parmi d’autres, « Histoires Extraordinaires » a donné l’équation la plus parfaite du genre : un chef d’œuvre ultime « Toby Damitt » de Fellini + un Louis Malle inégal mais culte + un ratage d’anthologie de Vadim. « Paris je t’aime », il y a deux ans, a marqué le début de cette tendance catastrophique et « TOKYO! » au concept assez semblable semblait donc assez mal parti. Mais voilà le film est l’exception qui confirme la règle, formant un beau tout, à la fois cohérent et étonnant.
Tous portent en eux la singularité de leurs auteurs : Gondry et Joon Ho Bong s’en tirent très bien, et même avec finesse! "Shaking Tokyo" de Bong Joon-ho emmêle un coup de foudre et des tremblements de terre qui secouent la vie d’obsessionnel compulsif d’un hikikomori (désigne un reclus volontaire dans son appartement). Le réalisateur de « The Host » raconte sa fable sur un petit air de guitare avec une modestie touchante, un peu de poésie et ce qu’il faut de réflexion sur l’évolution inexorable de névroses dans un univers urbain qui semble les exacerber. « Interior Design » de Michel Gondry parle la lente transformation d’une fille rêveuse et un peu paumée au contact de la « grande ville ». Le bric à brac gondrisien se fond parfaitement dans le fantastique japonais peuplant la ville de fantômes plats, d’une fille chaise et d’hommes amphibies.
Quant à Leos Carax, enfant terrible, exilé volontaire du cinéma, reclus à la légende noire dont on attendait avec impatience le retour, il donne dans le coup d’éclat avec une double surprise : une comédie absurde, noire et grinçante doublé d’un dynamitage en règle de ce politiquement correct qui paralyse notre époque jusqu’à la mort cérébrale. Pas mieux pour l’anniversaire de mai 68 ! On n’avait pas vu un bras d’honneur aux convenances aussi hilarant depuis longtemps, peut-être depuis Luis Bunuel et son «Fantôme de la Liberté »... Là, Carax devient franchement supérieur à Godard, car il est capable de faire rire. Ce conte méchant à la Alfred Jarry est tout entier imprégné de l’esprit punk nihiliste : un film dada où un condamné à mort « mange des fleurs et du fric ». On peut imaginer que Tokyo a réveillé la bête anar en Carax : le cliché du Japonais raisonnable, ambitieux, respectueux des convenances et maniaque de l’hygiène a dû lui hérisser le poil à 180°. Il s’intitule d’ailleurs « Merde » ce qui permet des blagues sans fin jusqu’au générique avec des « Costumes de merde, Son de merde… et bientôt « Merde in USA… » Carax se fout aussi de la gueule de la médiatisation à outrance, des journaux télévisés, de la politique sécuritaire de Nicolas Sarkozy, avec en bonus quelques références gonflées à la pendaison de Saddam Hussein filmée sur téléphone portable. Son héros nommé Merde (Denis Lavant formidable), sorte de lutin vert borgne aussi naïf qu’un diable qui vient de naître, incarne parfaitement cet adage de WC Field : « un homme qui n’aime ni les enfants ni les animaux ne peut pas être totalement mauvais ». Au milieu du film, Merde est rabroué par son aîné, Maître Voland joué par l’excellentissime Jean-François Balmer, dans une langue imaginaire et non sous-titrée qui consiste à grogner, à se taper les dents de l’ongle et à se mettre des claques : une performance inoubliable qui dure 10 minutes, d’autant plus incroyable qu’elle se comprend parfaitement. Voilà, pour résumer « Merde » c’est plus d’une trouvaille à la minute ; donc, mathématiquement, en trente minutes, Carax fait mieux que plusieurs réalisateurs de films en Compétition réunis. CQFD. Le génie est décidément une grande injustice divine.






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( note Arte: 4 )






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