
Marie NDiaye est née en 1967, d’une mère française et d’un père sénégalais. Cette origine double fait d’elle un écrivain très singulier dans la littérature française, capable d’exprimer, dans une langue extrêmement stylée, l’étrangeté de toute vie humaine.
Depuis qu’elle a publié son premier roman, à l’âge de 17 ans, Marie NDiaye continue de tracer son chemin personnel avec une remarquable cohérence.
Marie NDiaye est également auteur de pièces de théâtre et de livres pour la jeunesse. Elle vient d’écrire le scénario du film de Claire Denis, White Material, histoire d'une femme française, incarnée par Isabelle Huppert, dans une Afrique en guerre civile.
Rosie Carpe, Prix Femina en 2001, marque un tournant. En 2003, sa pièce de théâtre Papa doit manger entre au répertoire de la Comédie française.
Trois femmes puissantes, prix Goncourt 2009, vient couronner l’auteur d’une œuvre en plein épanouissement.

Afrique rêvée
Marie NDiaye s’est souvent exprimée sur cette étrange relation, qui la relie à l’Afrique, où elle ne s’est rendue pour la première fois qu’à l'âge de 20 ans : « Ma relation à l'Afrique est un peu rêvée, abstraite, au sens où l'Afrique, dans ma tête, est plus un songe qu'une réalité ». « Trois femmes puissantes » se lit donc comme un très beau roman, qui tisse toutes sortes de passerelles familiales entre la France et l’Afrique. Norah, Fanta et Khady Demba sont toutes trois originaires du Sénégal, au moins par l'un de leurs parents. Norah, de mère française, est avocate et part se perdre au Sénégal à l’appel de son père noir. Fanta, marchande de cacahuètes devenue professeur de littérature au lycée de Dakar, échoue en France par la faute de son mari blanc. Khady Demba marque en quelque sorte l’intersection de ces deux destins symétriques. Contrainte à l’émigration par sa belle-famille, elle erre sur la route, quelque part entre la France et le Sénégal, comme tous ceux et celles qui tentent de passer les frontières sans argent ni papier.
Puissance de l'humiliation
Ce malheur scellé dans l’enfance devrait faire de ces trois femmes des victimes « préparées à ne pas trouver anormal d’être humiliées ». Or, comme le titre du roman l’indique, ces trois femmes à la dérive sont paradoxalement « puissantes ». Ni libres ni soumises, aucune d’entre elles ne s’opposent frontalement à leur destin. Car leur force est ailleurs. Elle tient dans une capacité presque somnambulique à se mettre à l’écart et à glisser silencieusement dans un état proche de l’indifférence ou de la stupeur. Dans ces moments de grande perdition, quelque chose de trouble et laiteux vient sensiblement modifier le cours de leur funeste destin, des songeries ondoyantes comme de « longs voiles agités par le vent ». Perché sur son arbre, le père monstrueux devient un vieil oiseau de nuit. Le visage de la femme noire qui passe à travers la haie se confond avec une jeune branche. Et sous le feu des balles, la passagère clandestine semble flotter éternellement au-dessus des barbelés.
Comme dans tous les romans de Marie NDiaye, c’est dans leur impuissance face à « l’intolérable réalité » et par la seule force de leur imagination créatrice, que les personnages gagnent en épaisseur romanesque. Mais c’est aussi le plus sûr et le beau moyen, pour eux comme pour leur auteur, d’accéder par intermittence à la pleine conscience de soi. Juste avant de mourir, Khady Demba pense en se fracassant le crâne contre le sol : « C’est moi, Khady Demba ». Marie NDiaye, elle, l’écrit en lettres indélébiles dans chacun de ses livres.
Christine Lecerf






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