Interprètes : Banlop Lomnoi, Sakda Kaewbuandee
France/Thaïlande/Italie/RFA, 2004, 1h58
Compétition
Critique : Il y a dans le regard de ces deux jeunes gens une incroyable douceur, et le bonheur illumine leurs visages. Le temps qu'ils passent ensemble s'écoule si paisiblement et avec une telle insouciance que l'on se sent comme transporté dans un voyage nostalgique vers un passé lumineux. C'est bien de cela dont il s'agit : comme dans son dernier film « Blissfully Yours », primé en 2002 dans la section « Un Certain Regard », le réalisateur thaïlandais de 34 ans Apichatpong Weerasethakul évoque ses propres souvenirs, ceux de l'être aimé, les contes et légendes de son enfance, les paysages où ces légendes ont pris corps. Weerasethakul a grandi dans une région sauvage du nord-est de la Thaïlande. Fils de parents médecins qui exerçaient en province, il a été marqué par le contraste saisissant entre la vie idyllique de la campagne et la croissance fulgurante de sa ville, Khon Kaen. Dans ses films, il revient sans cesse vers la jungle obscure et mystérieuse de son enfance qui, comme il le dit lui-même, fait figure de protagoniste à part entière.
Mais dans ce dernier film, les souvenirs nostalgiques ont une telle puissance qu'ils prennent la forme d'une maladie tropicale. Une maladie qui s'empare du soldat Tong et lui rend désormais la vie impossible. Dans la seconde partie du film, la jungle devient ainsi pour ce jeune soldat le seul endroit où peuvent vraiment s'exprimer cette maladie, mais aussi les rêves et toute la nostalgie du jeune homme. Le seul endroit où peut s'opérer, sinon la guérison, du moins une fusion avec le souvenir de l'être aimé. Weerasethakul a construit la seconde partie de son film comme une légende populaire : avec des titres de chapitres et des illustrations de monstres mi-humains mi-bêtes qui annoncent la métamorphose de l'homme en tigre. Cette recherche de l'être aimé dans la jungle est présentée avec un minimum d'effets dramatiques. À mesure que Tong s'enfonce dans la jungle, le film glisse au contraire vers un état de transe qui est à la fois magique et inquiétant. S'appropriant le cône lumineux d'une lampe électrique, la caméra suit les méandres des lianes vers la cime des arbres, et les voix nocturnes de la jungle sont une nouvelle langue que Tong doit encore apprendre. À un certain moment, le singe qui grogne du haut des arbres prête sa voix au réalisateur par sous-titres interposés: il « parle » au jeune soldat et lui donne ainsi la clé de possibles retrouvailles, de la fusion avec l'être cher disparu. De longues minutes, Tong et le tigre se fixent du regard…
La métempsycose réussit et Tong accepte enfin sa « maladie tropicale ».
Martin Rosefeldt






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