L'énergie constitue un enjeu considérable pour la Fédération de Russie. Avec des réserves prouvées estimées par l’Agence internationale de l’énergie à 15% des réserves énergétiques mondiales, le pays est un géant énergétique qui dispose d’une arme économique redoutable. La situation des Etats aux marches de la Russie est éclairante à cet égard. En effet, la Fédération de Russie joue de sa force et de sa position vis-à-vis de son « étranger proche » (Biélorussie, Ukraine et Moldavie à la frontière occidentale). Sa situation géographique fait d'elle le lieu de passage obligé du gaz russe mais aussi de celui qui provient des républiques d’Asie centrale et la compagnie Gazprom, qui produit 93 % du gaz russe, contrôle tant la production du gaz de la région que son acheminement par pipelines.
Cette position favorable permet à la Russie de s’attacher l’Ukraine et la Biélorussie par des tarifs énergétiques avantageux. La Fédération tente d’influer sur leur politique en n’hésitant pas, parfois, à exprimer son mécontentement par des coupures plus ou moins sauvages de leur approvisionnement énergétique. Cependant, il existe une limite à ces démonstrations de force. La Russie ne peut se passer des débouchés européens pour ses exportations énergétiques et de plus, en raison de la localisation des pipelines, des terminaux de pétrole et des réservoirs de gaz, il lui est difficile de changer de clients à court et à moyen terme. De plus, les investissements étrangers sont vitaux pour l’avenir de l'économie russe. Selon nous, cette limite économique constitue donc une limite à la tentation russe de se conduire avec ses anciens satellites comme un empire traite avec des États vassaux. Ceci n'est pas contradictoire avec le fait qu'une partie des élites et de la population raisonnent en termes de retour à l’empire dans la Russie d'aujourd'hui, qui d'ailleurs se considère elle-même toujours comme une grande puissance. L'image de l’« ours russe » en est l'illustration : malgré son déclin militaire et économique relatif, la Russie continue de se penser comme une puissance de premier plan. À cet égard, l’énergie est une « arme » quasi providentielle pour la Russie qui, de ce fait, peut encore prétendre exercer une influence géopolitique.
Moscou n’est pas prête à lâcher son « arme énergétique », précisément parce que le secteur énergétique constitue la garantie de son influence sur l’Europe et son voisinage (qui coïncide avec l’« étranger proche » russe). Par conséquent, Gazprom n’est pas une entreprise comme les autres mais un instrument clé de la politique étrangère russe. Toutefois, il faut tenir compte du manque de cohérence de cette politique, dont l’élaboration relève d’une compétition entre différents groupes rivaux, comme du besoin de contenter une opinion publique qui désapprouve fortement les privatisations opérées depuis le début des années 1990, en particulier dans le secteur des matières premières. La Russie développe donc une politique énergétique qui tente à la fois de récupérer la puissante influence géopolitique perdue (la nostalgie de l’empire) et de procéder aux différentes transformations nécessitées par la situation actuelle (libéralisations imposées par l’Organisation mondiale du commerce [OMC], ouverture aux capitaux étrangers, ne fût-ce que pour assurer les investissements nécessaires au secteur énergétique russe vieillissant). Cette combinaison génère une approche nationaliste pragmatique affectée par la nature même du processus russe d’élaboration de la politique étrangère. Pour le dire autrement, le mythe de la puissance russe (et de la puissance énergétique en particulier) est infondé dans la réalité, d’où cette incohérence entre les discours et la réalité. Ces discours des élites jouent sur la fibre impériale lorsqu'ils s’adressent à la population et sont aussi, pour certains, un moyen d’asseoir leurs positions dans la hiérarchie de l’État, en recherchant une base de soutien plus large.
Mais une «arme » à double tranchant
Bien que l’« arme énergétique » reste un atout de poids, la démonstration de force est limitée. Pour s’en rendre compte, il faut relire l'histoire de ces crises énergétiques qu'a connues la Russie, avec l’Ukraine de janvier 2006 jusqu'à janvier 2009 et avec la Biélarussie en 2006 et 2007. Elles ont eu un point de départ identique (renégociation de contrats annuels de livraison de gaz ou de pétrole, opacité du système de commerce et de transit sur le territoire de l’ancienne Union soviétique). Côté russe, on souhaitait aligner les prix des futures livraisons sur ceux du marché, c’est-à-dire sur celui des livraisons énergétiques russes à l’Union européenne. Cela supposait une augmentation des prix pour deux pays qui avaient jusque-là bénéficié de tarifs préférentiels. Le refus par ces États des augmentations a d'abord entraîné des ultimatums de la part de la Russie, puis des interruptions de livraisons – qui ont, par ricochet, fait sentir leurs effets jusqu’en Europe. Certains ont analysé ces crises comme étant un moyen pour Moscou de garder une influence dans la politique intérieure de ses anciens satellites, via ses contrats énergétiques et non plus par des pressions politiques. Or une analyse précise des faits ne permet pas de conclure à une tentative de chantage de la part du Kremlin sur les autorités de Kiev et de Minsk, ni d’ailleurs à une démonstration de force ou à un message géopolitique calculé envers l’Europe. Selon nous, le comportement russe relève de motifs plus économiques que politiques. Ainsi, la Biélorussie est considérée comme appartenant à la sphère d’influence de la Russie; cela rend incongrue l'idée que l’« arme énergétique » soit utilisée pour empêcher ce pays de se rapprocher de l’Occident. Ensuite, Gazprom (et l’État russe) n’a aucun intérêt à ce que les interruptions se prolongent. L’entreprise gazière a d’ailleurs toujours repris ses exportations assez rapidement, un conflit et une rupture longue de l’approvisionnement risquant de ternir l’image de partenaire fiable que Gazprom souhaite diffuser auprès des décideurs européens.
La situation énergétique actuelle renvoie la nostalgie de l’Empire russe dans la sphère des perceptions et des discours. Ces discours sur le retour à l’empire, sur la puissance, sur la force et l’autosuffisance de la Russie arrangent une partie des élites et rassurent la population russe. Mais les crises énergétiques ont quelque peu terni cette image et affecté la confiance en soi de la Russie, en révélant ses faiblesses. Sa dépendance aux investissements étrangers (surtout dans le secteur de l’énergie) ne lui permet pas de faire usage des muscles qu’elle exhibe. L’Union européenne reste le meilleur client de la Russie et le rôle de médiateur qu'elle entend jouer, et joue déjà, dans le règlement des crises énergétiques, tend à limiter la portée de tout discours impérial russe dans le domaine énergétique.
POUR ALLER PLUS LOIN
Retour en arrière sur la crise de 2006 entre la Russie et l'Ukraine qui a affecté l'Union européenne, Regards croisés n° 3 de mars 2006, sur arte.tv.
« Gazprom, partenaire prévisible : relire les crises énergétiques Russie-Ukraine et Russie-Belarus », Russie.Nei.Visions, Jérôme Guillet, n°18, mars 2007.« Quelle politique énergétique pour l'UE ? », Sara Pini, Nouvelle Europe, novembre 2008.
« La valise diplomatique, Russie-Ukraine : de l'eau dans le gaz », Le Monde diplomatique, janvier 2009.http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2009-01-09-Russie-Ukraine.
« Bruxelles, Kiev, Moscou : quelles leçons de la dernière crise gazière ? », Philippe Perchoc, Nouvelle Europe,février 2009.






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