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Interview d'Ulla Lohmann - 04/08/10

Un volcan dans le viseur

Ulla Lohmann, 32 ans, photographe. Depuis 2001, elle témoigne du quotidien des habitants de Rabaul. Son but : témoigner de leur combat dans cette zone à risques près du volcan. Son travail est présenté lors de grands festivals et dans la presse internationale. 
Pendant ses 20 séjours sur place, elle a non seulement accumulé d’innombrables images mais surtout des expériences extrêmes…

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© Pierre-Emmanuel RASTOIN
Ce qui vous a le plus marqué ?

« Le fait que les gens ne baissent pas les bras… ils continuent de croire que cet endroit est le leur et qu’il va le rester. Ils font face au risque quotidien d’une nouvelle éruption, avec pluies de cendres et pluies acides qui recouvrent tout et détruisent toute vie. «

 

L’épisode le plus dangereux ?

« J’ai vécu une éruption, un jour quand j’étais seule près du cratère. J’étais partie l’après midi sous le soleil : les fumerolles crachaient de la vapeur, le souffre avait jauni le sol, des particules de cendre étaient comme des étincelles dans l’air… L’ambiance était surréaliste. J’avais atteint le sommet une heure plus tard. Sous mes pieds, la vapeur grondait, on entendait un bouillonnement, comme si le diable en personne était en train de remuer le chaudron. Pour moi, c’était un moment de liberté absolue. La mer était jaunâtre sous le soleil couchant, puis rouge, pour finir noire comme de la lave refroidie. Après le coucher du soleil, les couleurs du volcan étaient apparues comme tous les soirs, le vent s’était calmé, la vapeur qui émanait de l’intérieur du cratère avait disparu. C’était la première fois où je pouvais distinguer la lave à l’intérieur… Plus il faisait nuit, mieux on pouvait voir les colonnes de lave en fusion. Autour de moi, le monde s’était arrêté, moi je prenais des photos sans réaliser qu’en dessous de moi la terre s’ouvrait. J’ai réalisé le danger quand ce trou a explosé et me recouvrant de projections. D’abord je voulais éviter ces bombes de lave et ce n’est qu’après que j’ai réalisé qu’il fallait les observer pour mieux les éviter. Mais il y en avait trop. J’ai détalé comme un lapin… heureusement la chance était avec moi. »

Je passe ma journée sur le volcan, dans les cendres, la poussière. Je vis avec les gens pour ressentir leur quotidien.

Le plus beau ?

« Là encore, une éruption. J’étais en face, sur la péninsule quand le ciel s’est assombri et le volcan s’est mis à cracher de la lave. D’abord les éruptions étaient faibles. Au cours de la nuit, elles se sont renforcées et leurs fréquences se rapprochaient. Jusqu’à ce qu’un feu d’artifice de lave se projette à des centaines de mètres dans le ciel. Ce spectacle a duré toute la nuit. »

 

Le plus triste ?

«  La toux des enfants et les problèmes de respiration chez les personnes âgées. »«

 

Dangereux de voyager en tant que femme là-bas ?

«  Ca dépend. Moi j’essaye d’évaluer les risques et la plupart du temps, ça me réussit. Mais il faut compter avec certaines choses, notamment la violence masculine… ça fait partie de ma profession, mais je sais me défendre. »

 

Comment peut-on imaginer le quotidien de vos séjours sur place ?

«  Je passe ma journée sur le volcan, dans les cendres, la poussière. Je vis avec les gens pour ressentir leur quotidien. Ce que j’aime, c’est passer une nuit au pied du volcan pour être encore plus proche de lui. Souvent j’y passe plusieurs semaines.»

 

Comment communiquez-vous avec eux ?

« Mi save toktok sampla tok ples, no kam woris, em olrait. .. Heureusement, je parle le pidgin English. La langue officielle de la Papouasie nouvelle Guinée.»

 

Camper au pied du volcan, c’est réservé aux durs à cuire ?

«Non c’est important pour mieux connaître le volcan, pour tester sa forme au jour le jour. Et j’adore respirer le souffle de la terre , me sentir toute petite face à une nature si puissante. C’est là que je me rends compte que la vie peut basculer à tout moment.»

 

Vous perdez ou cassez souvent du matériel ?

«Bien sûr, malgré toutes les mesures de précaution, ça arrive. C’est d’ailleurs la 4ème compagnie d’assurance qui veut résilier mes contrats.»

 

Quel est votre équipement de protection ?

«Un casque, un masque à gaz, une observation intensive et l’analyse des données sismiques font partie de mon quotidien.»

 

Vous travaillez en collaboration étroite avec des scientifiques ?

«Oui j’ai fait des études de géographie et je suis en bon contact avec l’observatoire de vulcanologie de Rabaul. Comprendre le volcan c’est une sorte d’assurance vie, mais peut-on toujours bien le comprendre ?»

 

Le point d’orgue de votre travail photo ?

«Mes images ont été exposées lors du plus important festival de photo : Visa pour l’image, en France, à Perpignan… Cette expérience m’a donné l’occasion de publier mes photos dans le magazine GEO.»

Ulla Lohmann

Ses photos paraissent dans GEO, National Geographic, Stern View, sur la BBC... et sont exposées à travers le monde dans des festivals prestigieux.
A la télévision, Ulla emmène ses téléspectateurs à la découverte des volcans en activité, des populations indigènes, et de la faune locale.

Elle grimpe, plonge, fait de la voile, du surf, du snowboard et de la moto. Elle a toujours son couteau en acier-titane à portée de main.

Avec ses parents, tous deux enseignants, elle voyageait déjà beaucoup en Europe. En 1996, Ulla remporte le premier prix du concours de sciences Young Researcher. Avec l'argent, elle s'offre un voyage autour du monde et attrape un virus incurable... la joie de découvrir!


Quand s’achèvera votre travail là-bas ?

«Jamais. Ce qui fait la beauté des volcans, c’est que le suspense est toujours là. Après tant d’années, je me suis fait beaucoup d’amis. Aujourd’hui on peut dire que j’ai trouvé ma place, que je fais partie du village. Et j’y retourne avec plaisir. »

 

Qu’avez-vous appris là-bas ?

«Les gens m’impressionnent, malgré la difficulté de leur vie quotidienne, ils restent positifs et sont très attachés à leur terre. Ca me sert d’exemple. »

 

Quelle est votre motivation ?

«Depuis la première fois, en 1999, que j’ai observé un cratère, que j’ai respiré les gaz sulfuriques. La force primaire des volcans me fascine. C’est donc ainsi que notre vie a commencé. Quand je suis près du cratère, je me sens toute petite et je réalise que nous, les êtres humains, nous ne sommes rien face à la nature. En même temps, je suis fière d’être arrivée jusqu’à ce coin du monde si surréaliste et d’avoir réussi à y travailler. J’ai le plus grand respect pour les hommes qui vivent dans cette région. Ils vivent sur une poudrière, leur environnement peut disparaitre à tout moment dans un nuage de fumée et de cendres… beaucoup de peuples premiers ont conservé une foi très forte et des rituels magiques qui me fascinent et auxquels je rends hommage à travers mon travail.. »

 

Comment avez-vous aiguisé votre oeil de photographe ?

«A travers une multitude de photos et grâce à des maîtres.

Tout a commencé avec mon grand père qui m’a offert mon premier appareil photo à l’âge de 8 ans. Puis, à 18 ans, j’ai fait un voyage autour du monde pendant lequel j’ai publié régulièrement des carnets de route dans un journal local. Ce que je voulais faire comme métier, c’était clair. A 21 ans, j’ai participé à une expédition organisée par National Geographic. Mais pour y arriver, le chemin a été long et plein d’obstacles. »

 

Qu’est ce qui a changé entre votre premier séjour et aujourd’hui ?

«Ma première visite date de 2001, 6 ans après l’éruption dévastatrice. Les gens venaient juste de reconstruire leurs maisons avec les moyens du bord et commençaient à peine à revivre et à se nourrir de leurs récoltes…

La région autour de Rabaul reverdissait. Les gens étaient plein d’espoir, mais au cours des années de plus en plus de couches de cendres se déposaient : le volcan a fini par transformer la région en un paysage apocalyptique ce qui est toujours vrai aujourd’hui. »

 

Comment gens réagissent sur place à votre travail ?

«Ils m’accueillent toujours avec une énorme joie. Sur la péninsule de Matupit, tous les enfants connaissent mon prénom. Je leur ramène chaque fois des fournitures scolaires et j’ai même fait venir une citerne d’eau potable, car la pluie acide pollue l’eau du village. Pour moi, il est important de partager la vie de tous les jours et de rendre à ces gens tout ce qu’ils m’ont déjà donné.

Lors de ma dernière visite, ils m’ont fait un grand honneur en me demandant de faire un discours lors d’un enterrement. »

 

Vos photos, qu’apportent-elles aux gens ?

«La classe politique locale est très corrompue. Depuis l’éruption de 1994, on évoque la délocalisation des habitants de Matupit mais jusqu’à aujourd’hui, rien n’a été fait. Grâce à  mes photos et mes articles, j’espère faire bouger les choses. »

Interview: Michael Unger

Edité le : 11-02-10
Dernière mise à jour le : 04-08-10

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