« Por qué vives in Miami? » (Pourquoi vis-tu à Miami?) demandent volontiers les Américains aux Cubains. « Porque es la ciudad más cercana a Estados Unidos » (Parce que c’est la ville la plus proche des Etats-Unis) répondent-ils avec humour. Et il y a du vrai dans cette réponse. Force est d’admettre que Miami et la Floride ont toujours été la destination préférée des réfugiés cubains ; c’est dû au passé hispanique commun de Cuba et de la Floride, mais aussi au fait que cette ville côtière a toujours attiré les immigrants et les réfugiés du monde entier.Miami est donc devenue la deuxième ville cubaine au monde après La Havane et une sorte de haut lieu de la culture cubaine aux Etats-Unis. Environ 800.000 cubano-américains habitent dans le comté de Dade, dont Miami fait partie et qui compte un total de 2,1 millions d’habitants. La langue espagnole y est sur un pied d’égalité avec l’anglais, et Miami ressemble aujourd’hui plus à une ville d’Amérique latine qu’à une ville des Etats-Unis. On estime actuellement à 1,5 million de personnes la diaspora cubaine aux Etats-Unis.
Plus d’un million de Cubains ont fui depuis la révolution
en 1959, soit environ 10 % de la population de l’île. Ils se sont enfuis par peur de voir leurs biens confisqués ou par crainte de représailles pour avoir été proches du régime corrompu de Batista. Si, au début des années 60, beaucoup voyaient encore en l’exil une solution provisoire, au cours de cette décennie, il est apparu qu’une chute rapide du régime castriste était de moins en moins probable. C’est à partir de ce moment-là que Miami a commencé à se transformer en un centre d’affaires international.
Car les exilés cubains, à la différence d’exilés d’autres pays d’Amérique latine, avaient un niveau d’éducation excellent en plus d’un fort esprit d’entreprise. La plupart d’entre eux venaient de la classe moyenne blanche et avaient par conséquent un certain capital à leur disposition pour reconstruire une vie dans leur pays d’accueil. Les Cubains de Miami, du New Jersey, de Los Angeles et aussi de Porto Rico (où environ 50.000 d’entre eux s’étaient réfugiés) ont fondé près de 42.000 entreprises jusqu’à la fin des années 70. A Miami, les Cubains dominent aujourd’hui encore le monde des finances, les sociétés de commerce international ainsi que le petit commerce et l’industrie locale du bâtiment.
Outre l’économie, les domaines politiques et culturels ont été eux aussi durablement influencés par l’immigration cubaine. Après avoir fui leur île d’origine à la suite de la révolution, les Cubains en exil ont fortement marqué la politique étrangère des Etats-Unis, et pas uniquement par leur simple présence. La plus grande organisation politique d’exilés cubains est la Cuban American National Foundation (CANF), un des lobbys les plus influents des Etats-Unis. Cette fondation très conservatrice a été dirigée par Jorge Mas Canosa pendant des années, et elle a étendu sa sphère d’influence bien au-delà de la diaspora. C’est ainsi que, grâce à un soutien massif du Congrès américain, la station de radio « Radio Marti » a été fondée en 1981. Sa mission, à l’instar de « Radio Free Europe » durant la guerre froide, est de fournir aux Cubains une source alternative d’information libre.
Les exilés cubains ont influencé les décisions de politique étrangère des Etats-Unis
Canosa et la CANF ont toujours pris une part active aux débats sur les nouveaux durcissements de l’embargo commercial ou sur l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA). Cet homme d’affaires ne lésinait d’ailleurs pas sur les moyens, comme nous le montrent les généreuses « primes de réussite » versées à Jesse Helms et Robert Toricelli après le succès de leur engagement pour un durcissement de l’embargo. Aucune autre communauté en exil n’a, durant le 20e siècle, déployé autant d’énergie pour lutter contre « l’ennemi de l’intérieur », considérant la violence comme un moyen politique acceptable pour arriver à ses fins : la plupart des Cubains en exil considèrent encore aujourd’hui que les attentats terroristes des années 70 contre le régime de Fidel Castro étaient légitimes.
S’ils ont fortement influé sur la politique étrangère des Etats-Unis de ces dernières décennies, leur influence s’étend aujourd’hui aussi à la politique intérieure : si on veut gagner des élections aux Etats-Unis, mieux vaut adopter la « bonne » attitude vis-à-vis de Cuba et de Castro. Les Cubains on voté républicain à plus de 70 % lors des élections présidentielles de 1980 à 1992, le champion incontesté étant Ronald Reagan, qui avait obtenu 90 % de leurs suffrages. Par opposition, Bill Clinton est le premier démocrate qui soit parvenu à remporter l’Etat de Floride : grâce à sa promesse de durcir l’embargo, il a recueilli 42 % des suffrages de la communauté cubaine.
Malgré la prépondérance d’une aile extrêmement conservatrice, on trouve aussi des forces plus modérées au sein de la communauté en exil : les positions des exilés vont des groupements militants anticommunistes des Cuban Americans, qui n’hésitent pas à mettre à exécution leurs projets d’attentats terroristes, aux groupes libéraux comme Cambio Cubano, à Madrid, et on trouve même des organisations pro-castristes. D’une manière générale, on constate que les groupes d’exilés en faveur du dialogue se trouvent plutôt en Europe et plus particulièrement en Espagne.
Des artistes cubains partout dans le monde
Alors que Miami et la côte est des Etats-Unis sont le centre politique et économique de la communauté cubaine en exil, on trouve des artistes cubains, chanteurs, écrivains et peintres, partout sur la planète. Rares sont les pays aussi omniprésents culturellement. Le succès des rythmes de la salsa ou du mambo date de bien avant celui d’Ibrahim Ferrer et du Buena Vista Social Club.
Cecilia Cruz, la « Reine de la Salsa », est sans conteste la plus célèbre des chanteuses cubaines en exil. Partie de Cuba l’année de la révolution, en 1959, cette chanteuse extravagante parlait beaucoup de son pays dans ses chansons. Elle a fait ses adieux à son île dans son dernier album, paru trois ans avant sa mort en 2003. Une des chansons a pour titre Por si acaso no regreso (Au cas où je ne reviendrais pas) ; le texte est une déclaration d’amour émouvante pour sa patrie perdue.
L’écrivain Zoé Valdez a, elle aussi, beaucoup mis de son expérience personnelle dans ses livres. Elle habite depuis 1995 à Paris après avoir mené une vie relativement privilégiée en tant que scénariste à l’Institut cubain de l’art et de l’industrie cinématographiques (ICAIC). Dans son dernier roman, « Café Cuba », paru en 2004, Zoé Valdez raconte l’histoire d’une photographe cubaine, Marcela, qui arrive en France après de longues années, peut enfin travailler et vivre libre, mais reste prise au piège de ses rêves, de ses pensées et de ses souvenirs. Une histoire fortement autobiographique.
La revue Encuentro de la cultura cubana témoigne de l’importance du réseau d’artistes en exil. Elle paraît quatre fois par an, maintenant aussi sur Internet, et chacun de ses numéros est de l’épaisseur d’un livre. Ce journal, qui traite de sujets allant de la littérature aux sciences sociales en passant par l’art, la politique, l’histoire ou même la philosophie, a été fondé par Jesús Diaz. Cet écrivain s’est exilé à Madrid en 1992, après s’être vu interdire le retour à Cuba à cause de critiques du régime qu’il aurait exprimées lors d’une manifestation culturelle en Suisse.
Contrairement à beaucoup de réfugiés de longue date qui habitent à Miami, Jesús Diaz passe pour un modéré qui souhaite la réconciliation. C’est d’autant plus vrai que sa revue n’est pas lue qu’en Europe, mais aussi à Miami et même à Cuba. Aussi petit soit-il, c’est un premier pas pour tenter de réunir un jour les Cubains disséminés dans le monde entier.
Susanne Amann







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