Pourquoi ce titre "Francis Bacon et la tradition de l'art", qu'est-ce qui se cache derrière ?
Partie 1Je voulais éviter de faire une rétrospective de plus, telle que tant de musées en ont déjà montré ces dernières années - et donner un autre éclairage à l'œuvre de Bacon, en lui adjoignant les artistes qu'il vénérait, qu'il a acceptés comme modèles.
J'ai commencé par me demander quel serait alors le titre que je pourrais donner à cette manifestation : " Francis Bacon et les maîtres anciens ", " Francis Bacon et les maîtres modernes " ou " Francis Bacon et ses précurseurs " ? Il y avait là matière à différents thèmes, qu'il faudrait encore définir.
J'ai préféré l'expression " tradition de l'art ", une notion classique en histoire de l'art, issue de la théorie, et qui m'est plus proche pour plusieurs raisons :
D'une part, s'il est vrai que des œuvres de maîtres anciens sont exposées, nous avons également choisi des œuvres modernes, des Giacometti et des Picasso. D'autre part, Bacon s'est aussi beaucoup inspiré du cinéma et de la photographie, de la publicité et de tout ce qui revêt une qualité visuelle. Ça n'a plus rien à voir, évidemment, avec les maîtres anciens ou les maîtres modernes, et puis il y a là une césure que l'on pointe du doigt entre les arts majeurs et les arts mineurs. Il était impérieux que la notion choisie englobe toutes ces thématiques et les éclaire : c'est le cas de " la tradition de l'art ".
Qui était Francis Bacon? Son art n'est pas d'accès facile. Sans un minimum de connaissances sur l'homme et sa biographie, bien des aspects de son œuvre restent obscurs.
Partie 2
Bacon est né en 1909 à Dublin de parents anglais. Son père a passé presque toute sa vie à Dublin et Francis Bacon y est resté jusqu'à ses 16 ans. Il en est parti pour des raisons familiales très diverses, mais aussi parce qu'il a très vite assumé son homosexualité, ce qui a envenimé les relations avec ses parents. Dans les années 20 et 30, il a lontemps séjourné à Berlin et à Paris. C'est en 1928 à Paris qu'il voit pour la première fois des œuvres de Picasso - il s'agissait d'une exposition des fameux dessins de la " période Dinard " (années 20) - et il décide de devenir peintre. Il est intéressant aussi de savoir que Bacon est l'un de ces artistes devenus très vite célèbres, et jusqu'à sa mort, le succès ne lui a jamais fait faux bond.
Il était, je crois, quelqu'un d'excessif, et en même temps à la fois introverti et vivant, et très structuré. Autodidacte, il n'a pas fait les beaux-arts, mais il a beaucoup étudié l'art, la peinture, la littérature et les langues. C'était un authentique artiste intellectuel.
Qu'auraient dit les grands maîtres se sachant exposés à côté de Francis Bacon, qu'ils l'ont inspiré, et inversement qu'aurait dit Bacon ?
Partie 3
Les maîtres anciens auraient, je pense, été quelque peu surpris que l'art ait évolué comme il a évolué, et qu'au XXe siècle il se trouve encore quelqu'un pour peindre des portraits de papes, surtout à la manière de Bacon. Pour l'inverse, c'est un peu plus difficile à dire - Bacon a beaucoup travaillé sur les grands peintres.
Vous le voyez sur cet exemple : le portrait de Philippe IV d'Espagne peint en 1652 par Diego Vélasquez, du Kunsthistorisches Museum de Vienne ; il a joué un rôle essentiel pour Bacon par sa facture, sa représentation réaliste du visage et de l'expression. Je dois dire à ce propos qu'il n'a jamais vu ce tableau, il n'a jamais visité le musée de Vienne mais, vouant une profonde admiration à Vélasquez, il a réuni des livres et des reproductions de ses œuvres.
Je vais maintenant vous montrer une pièce trouvée dans l'atelier de Bacon, une photographie tirée d'un livre sur Vélasquez ; c'est précisément le portrait de Philippe IV. On sait qu'il avait rassemblé dans son atelier un nombre incroyable de photographies, de documents, d'esquisses, de dessins qui jonchaient le sol de son studio. Je suis allée à Dublin voir ce qu'il y avait comme matériau sur les maîtres anciens tels que Rembrandt, tels que Vélasquez, ou sur les maîtres modernes, Picasso, etc. et, naturellement, je suis tombée sur tout ça. Ce qui est intéressant, c'est qu'au fond Bacon, dans son travail, ne se réfère pas tant à l'original de Vélasquez qu'à sa reproduction. Et ça, c'est sans nul doute une approche nouvelle dans l'étude de Bacon et dans la manière dont on l'expose : ce matériau d'atelier place les œuvres dans un contexte inédit et montre aussi le processus créateur. Ces taches de couleurs, ces déchirures du papier, de la matérialité en quelque sorte, vous les retrouvez dans la réalité des huiles de Bacon. C'est bien la preuve que ce n'était pas l'original qui l'intéressait mais bien la reproduction du Vélasquez.
Reportages realisés par Sabine Lange et Martin Ducros
© Matériel archives : Dublin City Gallery The Hugh Lane, The Estate of Francis Bacon
Biographie de Barbara Steffen :
Historienne de l'art, Mag. Barbara Steffen est née à Vienne. Elle travaille à New York et Vienne. Depuis 1997, elle met ses talents de conseillère artistique et de commissaire d'expositions indépendante au service des collectionneurs et des entreprises.
2004 Exposition L'Art américain depuis les années 1960 à la collection Essl de Vienne. 1992-1997 Solomon Guggenheim Museum, New York. Executive Assistant du directeur, Thomas Krens, responsable des projets européens et du sponsoring en direction de l'Europe. 1991-1992 Direction de la Galerie Richard Kuhlenschmidt, Santa Monica. 1988-1991 Conservatrice à l'Eli Broad Foundation, musée privé d'art contemporain de Los Angeles.1982-1983 Sotheby's Londres, département d'art contemporain 1986-1988 Activité à la Galerie Krinzinger de Vienne.1980-1987 Études d'histoire de l'art à Vienne (Magistra : Francis Bacon) et au Courtauld Institute of Art, Londres (Bachelor of Arts : La Peinture anglaise romantique des XVIIIe et XIXe siècles).
Prix : Gustav Klimt Preis, 2000, ville de Vienne. Maecenas Kulturpreis pour son projet Robert Wilson, 2001, Vienne.






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