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30/11/06

Voyage en "Ottomanie"

Note d’intention du réalisateur Jacques Debs


"J’ai tourné ce film de Sarajevo à Jérusalem en quête de cette "ottomanie" révolue mais dont les stigmates ne s’effacent ni dans nos mémoires, ni dans nos haines, ni dans nos amours."

La guerre du Liban a commencé, j’avais dix-huit ans. Une jeunesse fauchée. Des morts par milliers, des blessés et des handicapés innombrables. Un déluge qui s’abat sur un pays, écrase tout, jusqu’à la dernière lueur d’espoir et d’humanité en nous. Et puis, ces images de notre guerre font le tour du monde. Elles deviennent exemplaires, on parle de "libanisation" pour désigner tout conflit qui génère de la division. Guerre diabolique par excellence car reposant sur le scandale de la division entre les êtres, mais surtout à l’intérieur des êtres eux-mêmes. "Ce sont les hommes divisés par leur mimétisme, "possédés" par Satan, qui s’expulsent réciproquement jusqu’à l’extinction totale".(1) Beyrouth devient synonyme de chaos.

À dix-huit ans, j’avais la chance d’être insouciant et libre. Je croyais que le bonheur était possible ; d’ailleurs, je le respirais à plein poumons, tous les jours, tant Beyrouth était une ville ouverte sur le monde, où le sentiment de liberté était réel, mais en même temps de nouvelles conquêtes politiques paraissaient possibles. Le monde nous appartenait, nous faisions partie de ce monde ; nos coeurs battaient à l’unisson avec l’Europe, les Etats-Unis, les pays Arabes dans une forme de fusion qui paraît aujourd’hui naturelle, mais qui, il y a quarante ans, semblait unique.

Mais l’homme est un animal étrange, le bonheur lui fait peur. Il le craint un peu comme la peste et s’échine de le détruire avec acharnement. C’est ainsi que je comprends aujourd’hui cette fascination que notre génération a connue pour la guerre. Nous nous précipitions vers l’orifice de la mort, conscients de se jeter dans un gouffre. Mais plus le précipice paraissait profond, plus l’enthousiasme gonflait nos coeurs. Nous voulions en découdre. Nous voulions "écraser l’ennemi". Aucun compromis ne se justifiait à nos yeux. Seul le massacre était digne de notre engagement.

Nous aspirions à la mort, une mort collective, mais dans laquelle chacun survivrait. Un paradoxe intenable. Mais nous n’en avions cure. À l’approche de la mort, toutes les boussoles se déchaînent, se dérèglent, paniquent. La mort était notre pôle, notre Aldebaran, notre carré magique. Un nombre d’or inversé !

Endormi libanais, la veille de la guerre, je me réveillai "chrétien" à la première bombe. Cette même première bombe qui me faisait comprendre qu’il y avait nous et les autres. Ces Autres, Musulmans, Druzes et Chiites qui ne rêvaient pas du même Liban. En cherchant à comprendre les causes de notre drame, j’ai fouillé dans notre histoire forcément sanglante et qu’on ne nous apprend pas à l’école. Il m’a fallu des années pour me réapproprier cette histoire dans sa cruelle banalité et essayer de la saisir dans sa complexité.

Pour cela, j’ai revisité "l’ottomanie", cet empire qui nous a façonnés pendant quatre siècles et dont nous sommes les enfants indignes et turbulents. Pour comprendre une cité, les archéologues creusent en dehors de ses murs. Pour comprendre mon histoire, j’ai compris qu’il fallait que je sorte de ses enceintes et que je redécouvre ces liens secrets et fragiles qui pouvaient lier les Balkans au Proche-Orient. Que je parte sur les traces de notre long et interminable crépuscule ottoman.

J’ai tourné ce film de Sarajevo à Jérusalem en quête de cette "ottomanie" révolue mais dont les stigmates ne s’effacent ni dans nos mémoires, ni dans nos haines, ni dans nos amours.

Une ubiquité physique.
Une réalité recomposée
Extrait du livre Musulmans d’Europe, Chrétiens d’Orient.
Une coédition ARTE Editions/ Les Editions de l’éclat.
1. René Girard Le Bouc Emissaire (1982), Le Livre de Poche, Paris, 1986, p.277.

Edité le : 24-11-06
Dernière mise à jour le : 30-11-06