Incontournables du Jazz - 28/11/08
Willem Breuker Kollektief: The European Scene
MPS LP 15487 (1975)
LES LARMES DES CLOWNS
par Reinhard Kager
Le choix en sommaire
- Adderley, Cannonball - Somethin' Else
- Armstrong, Louis - Fireworks
- Art Ensemble of Chicago - Urban Bushmen
- Ayler, Albert - Spiritual Unity
- Barbieri, Gato - Chapter One: Latin America
- Blakey, Art - Moanin'
- Bley, Carla - Escalator over the hill
- Braxton, Anthony - Quartet (Dortmund 1976)
- Breuker, Willem - The European Scene
- Coleman, Ornette - Free Jazz
- Coleman, Ornette - Tone Dialing
- Coltrane, John - A Love Supreme
- Davis, Miles - Birth Of The Cool
- Davis, Miles - Bitches Brew
- Davis, Miles - Kind Of Blue
- Dolphy, Eric - Out to Lunch!
- Ellington, Duke - Ko-Ko
- Evans, Gil - The Individualism of Gil Evans
- Fitzgerald, Ella - Pure Ella
- Frith, Fred - Step across the border
- Goodmann, Benny - Carnegie Hall Concerts
- Hancock, Herbie - Maiden Voyage
- Hawkins, Coleman - Body And Soul
- Holiday, Billie - The Complete Commodore Recordings
- Jarrett, Keith - Facing You
- King Oliver - The Essential Collection
- Kirk, Roland - Rip, Rig & Panic
- Lloyd, Charles - Forest Flower
- Medeski, Martin & Wood - The Dropper
- Mingus, Charles - The Black Saint...
- Monk, Thelonious - Genius of Modern Music
- Morton, Jelly Roll - Mr. Jelly Lord
- Mulligan, Gerry/Baker, Chet - The Complete Recordings
- Portal, Michel - Châteauvallon 72
- Reinhardt, Django - Souvenirs
- Ribot, Marc - Saints
- Rollins, Sonny - Village Vanguard
- Schlippenbach, Alexander von - Globe Unity
- Shepp, Archie - Fire Music
- Stevens, John - Quintessence
- Taylor, Cecil - Conquistador!
- The Quintet - Live At Massey Hall
- Tippett's, Keith "Centepede" - Septober Energy
- Tristano, Lennie - Lennie Tristano
- Weather Report - same (1971)
- Young, Lester - Aladdin Sessions
- Zorn, John - Naked City
Bon nombre de pionniers de la « free music » sont originaires des Pays-Bas. Dès 1966, le pianiste Misha Mengelberg y fonde par exemple son ensemble d‘avant-garde, l’ICP Orchestra dont Willem Breuker fera partie à ses débuts. Huit ans plus tard, en 1974, il crée son propre ensemble, le « Willem Breuker Kollektief ». Le clarinettiste néerlandais fournit ainsi une contribution importante au développement du jazz européen qui commence à se démarquer du tout-puissant modèle américain. Peu à peu, les jazzmen du vieux continent découvrent leur propre identité.
Deux aspects en particulier distinguent le Willem Breuker Kollektief des autres en-sembles : un humour subversif qui prend ses racines dans la seconde composante claire-ment politique de sa musique, à savoir une vraie critique de la société. Willem Breuker et son ensemble renouent en cela avec les compositions de Hanns Eisler populaires en apparence, mais dont l’écoute attentive révèle une véritable complexité. Sans oublier « Parade » d’Erik Satie dont la construction inspirée de styles très divers a sans doute servi de modèle au concept musical de Willem Breuker. La musique de variété et la musique de cirque constituent elles aussi des références évidentes, même si, bousculées par le Kollektief qui comptait onze membres à ses débuts, elles prennent des accents quasi anarchiques.
La théâtralité très marquée des concerts du Kollektief, avec de véritables mises en dans les années 70 notamment, vient très certainement du théâtre politique de rue en vogue à cette époque et des nombreuses œuvres que Willem Breuker compose alors pour le cinéma et le théâtre. Cependant, derrière les arrangements sauvages de styles changeant à un rythme effréné, derrière la satire musicale souvent teintée de sarcasme, perce une gravité plus amère à travers laquelle le Kollektief dénonce les inégalités sociales. Sa récente trilogie (« Hunger », « Thirst » et « Misery ») en est un exemple éloquent. Willem Breuker et ses musiciens y rencontrent les clowns blancs du cirque, personnages tristes au maquillage blanc rehaussé d’une larme.
Ce jeu très sérieux avec l’art décliné à l’infini de masquer un humour énigmatique, le Willem Breuker Kollektief l’a pratiqué lors du Festival de musique de Donaueschingen en 1975. Un concert édité plus tard sous le titre ambitieux « The European Scene » et qui réunis-sait des musiciens tels Maarten van Norden (saxophone), Boy Raaymakers (trompette), Willem van Maanen (trombone), Leo Cuypers (piano), Arjen Gorter (contrebasse) ou Rob Verdurmen (batterie). Tous sont restés fidèles des décennies durant à Willem Breuker. Lors de ce concert ovationné, mélange délibéré de divertissement satirique et de gravité, ce dernier fait suivre son « P.L.O. March », réponse musicale à la guerre civile au Liban, d’une émouvante musi-que funèbre. Entre ces contrastes, en guise de lien en quelque sorte, Willem Breuker tisse des extraits de la musique burlesque de la pièce de théâtre « La Plagiata » qui occupe une place essentielle aussi dans autre concert légendaire du Kollektief lors du Festival Total Music Meeting en 1975 à Berlin. Comme chez Prokofiev et Chostakovitch dans le registre classique, les œuvres de Willem Breuker laissent éclater un rire furieux face au sinistre échec de la raison.
Texte : Reinhard Kager
Willem Breuker Kollektief : « The European Scene »
Enregistrement live lors des « Donaueschinger Musiktage » en 1975
MPS LP 15487
(réédité sur CD par MPS-Record sous le titre : « Live at the Donaueschingen Music Festival 1975 »)
Edité le : 07-10-08
Dernière mise à jour le : 28-11-08