(Allemagne, 2007, 89 min.)Avec: Nina Hoss, Devid Striesow, Hinnerk Schönemann, Christian Redl, Burghart Klaußner, Barbara Auer, Selin Barbara PetzoldVoir la bande d'annonceSynopsis : Laissant derrière elle un mariage raté, des dettes et un époux obsessif, Yella (Nina Hoss) quitte sa petite ville de l’Est de l’Allemagne et part pour l’Ouest, au-delà de l’Elbe, dans l’espoir d’y trouver du travail et une vie meilleure. A Hanovre, elle fait la connaissance de Philipp (Devis Striesow), qui travaille pour un établissement de fond d’actions en bourse. Elle devient son assistance, dans un monde où le jeu se confond avec la sensation du pouvoir. Mais cet épanouissement est contrarié par l’irruption étrange et déstabilisante des sons grésillants et des voix surgies du passé… Yella a soudainement peur que cette nouvelle vie ne soit pas la vraie, mais un rêve.
Yella veut refaire sa vie. Après que son mari Ben a été déclaré insolvable, elle ne supporte plus la vie à Wittemberg. Elle cherche un travail à l'Ouest et trouve rapidement un emploi d'assistante auprès de Philipp, un représentant d'une société de placements financiers. De la relation professionnelle naît une relation plus profonde, mais Yella ne parvient pas à chasser les démons du passé.
Critique : Il ne faut pas compter sur Christian Petzold pour mettre tout le monde d’accord, mais son cinéma se présente moins sous l’angle d’un refus du consensus que sous celui d’une expérience atypique, basée sur l’idée du faux plat et des interférences qui fissurent un panorama apparemment lisse et épuré. Redevable à l’américain Lodge Kerrigan (en particulier « Claire Dolan », situé dans le quartier anguleux de Wall Street à New York) et à l’italien Dario Argento (pour le développement d’une épouvante dépourvue de psychologie), « Yella » louvoie vers le fantastique comme une forme en devenir, née dans un laboratoire. Les séquences et les plans se répondent, puis s’annulent, le jeu est permanent sur les volumes, sans fond, ou les espaces, agréables et sans âme (hôtels, couloirs, parkings, bureaux). Le flottement éprouvé par Yella se précise dans un univers dont elle apprécie la dimension grisante mais où, hélas, elle sent bien que quelque chose ne va pas, qu’il manque une assise.
Fort heureusement, Petzold se fiche du réalisme et de la vraisemblance, au profit d’enjeux plus théoriques que le spectateur aura tout loisir de macérer bien après la projection. Le monde des affaires, les blagues sur le romancier John Grisham et les adaptations hollywoodiennes de ses succès (« La Firme »…), les deux Allemagne, l’une rurale et résolue, l’autre urbaine et batailleuse, s’entrechoquent au sein d’un film devenu une caisse de résonance. Petzold veille à placer ses thématiques tordues dans un cadre à ciel ouvert, printanier et trompeur. Chez lui, l’eau ne renvoie par au principe de vie, mais enveloppe les protagonistes dans un linceul, quand la voiture, en association avec « Wolfsburg » (2003), devient une machine de mort de nature industrielle. Il faut à ce titre saluer le placement de produit le plus pervers de l’histoire du cinéma : un dramatique accident de la route permet l’apparition d’une boîte de soda, qui flotte à la surface lorsque le véhicule sombre inexorablement dans la rivière où il s’est abîmé. Le film est aussi parcouru par « Road To Cairo », une chanson du folksinger américain David Ackles reprise ici par Julie Driscol, qui décrit l’impossible retour d’une âme errante dans sa petite ville natale, en écho à l’histoire de Yella et à « Gespenster » (« Fantôme », 2005), le film précédent de Christian Petzold. Aux côtés de la spectrale demoiselle, (dés)incarnée par Nina Hoss, Devid Striesow est formidable de magnétisme.
Julien Welter