Interview - 19/09/08
« Nous continuons à bâtir avec les standards des années 1970 »
Rebecca Harms, vice-présidente du groupe des Verts au Parlement Européen, s’entretient avec ARTE sur les défis du changement climatique et sur la politique énergétique.
Transcription de l'interview :
ARTE : Le réchauffement climatique est sur toutes les lèvres. Même les Etats-Unis ont accepté lors du dernier sommet du G8 au Japon de s’engager sur des objectifs concrets. Toutefois, les mesures prises sont-elles suffisantes pour endiguer le réchauffement climatique ?
Rebecca Harms : Jusqu’à présent, les politiques ont plus promis qu’ils n’ont réellement agi. En outre, il est surprenant de constater que l’on se fixe de plus en plus souvent des objectifs à très long terme. Les Etats-Unis ont affirmé vouloir s’engager sur des projets de lutte contre les changements climatiques d’ici à 2050. Mais les actions à mener aujourd’hui, les objectifs à définir pour notre avenir proche, tout cela est encore très controversé. Même au sein de l’Union européenne, où nous nous targuons d’être des élèves modèles, le gouffre entre les annonces ainsi que les promesses et la propension à adopter une législation stricte et contraignante est immense.
ARTE : Qu’attendez-vous de la présidence française du Conseil de l'Union européenne en matière de politique énergétique ?
Rebecca Harms : Sur le dossier de la politique énergétique, le Parlement européen attend de la présidence française qu’elle mette en œuvre les projets annoncés. Nous voulons une Union européenne qui soit forte et bien préparée aux prochaines négociations sur le climat des Nations Unies. Les premières négociations ont lieu à Poznań, en Pologne, dès le mois de décembre prochain. Les négociations décisives pour l’après Protocole de Kyōto se dérouleront en décembre 2009. C’est à l’Europe de définir les fondamentaux. Elle doit réformer le système des droits d’émission pour le rendre efficace. L’Europe doit aussi se fixer des objectifs ambitieux en matière d’énergies renouvelables et d’efficience énergétique. Enfin, elle doit revendiquer haut et fort des objectifs de réduction stricts. La baisse de 20 % des émissions de CO2 décidée par l’Union européenne est insuffisante.
ARTE : A propos du marché des émissions : malgré ce principe défini dans le Protocole de Kyōto, la production de CO2 n’a pas diminué, bien au contraire. Jusqu’à présent, les groupes énergétiques et certains secteurs industriels recevaient gratuitement la majeure partie des permis d’émissions. Quels sont les projets de l’UE en la matière ?
Rebecca Harms : Le marché des émissions est l’instrument européen le plus important pour lutter contre le changement climatique, mais il est mal conçu. C’est pourquoi la Commission européenne a décidé qu’après 2012, plus aucun certificat d’émission ne sera distribué gratuitement, mais que tout se fera dans le cadre d’enchères. Les grands groupes énergétiques engrangeront certes des gains supplémentaires mais noud assisterons également à une réduction effective des émissions de CO2. Il y a également un point sensible sur lequel j’attends de Nicolas Sarkozy qu’il s’engage de manière ferme : l’industrie à haute intensité énergétique doit être impliquée de manière cohérente dans le marché des émissions. Si tel n’est pas le cas, lors de la prochaine conférence, l’Union européenne ne pourra pas jouer le rôle de leader international qu’elle assumait jusqu’à présent.
ARTE : A votre avis, quelles doivent être les priorités des politiques énergétique et environnementale ? Quelles mesures sont réalistes et bénéfiques ?
Rebecca Harms : Il existe trois champs d’action, qui ont été clairement établis. Mais au sein des Etats membres comme de la Commission, il y a des réticences. Dans le domaine du transport, il faut absolument que la réduction du CO2 se concrétise autrement. Nous devons veiller à ce qu’en Europe, tous les groupes automobiles se mettent à produire des véhicules plus petits et plus performants. Il faut miser sur l’efficience et la réduction des émissions de CO2 dans la production énergétique. Or, actuellement, ce n’est toujours pas le cas – malgré la prétendue renaissance de l’énergie atomique. Au contraire, sur le Vieux continent, on investit beaucoup trop dans des centrales à charbon.
Nous sommes très ambitieux en matière d’énergies renouvelables. Nous pourrions certes aller plus loin, mais l’objectif de 20 % est correct. Cela dit, le plus grand chantier concerne l’efficience énergétique et les économies d’énergie. Le potentiel est considérable, mais l’Europe reste une mauvais élève dans ce domaine.
ARTE : Avez-vous des exemples concrets ?
Rebecca Harms : A l’heure actuelle, nous pouvons économiser au moins la moitié de l’énergie investie, et ce à tous les niveaux de production et de consommation énergétique. Dans le domaine de la production par exemple, les centrales thermiques pourraient être beaucoup plus efficaces. Nous sommes déjà en mesure de construire des maisons qui produisent de l’énergie plutôt que d’en consommer ; or nous continuons à bâtir avec les standards des années 1970. Nous pouvons par ailleurs acheter des voitures plus efficaces et plus petites. J’ignore si ce sont les constructeurs ou les conducteurs qui ralentissent ce processus.
Les énergies renouvelables constituent aussi une formidable solution. Je ne sais pas si le président Sarkozy compte combler le grand retard de la France dans ce domaine.
ARTE : Sécurité alimentaire et biocarburants sont-ils compatibles ? Le quota de 10 % de biocarburants que s’est initialement fixé l’UE ne devrait-il pas être abaissé à 6 %, comme l’a récemment proposé le Comité Industrie du Parlement européen ?
Rebecca Harms : A mon avis, tout quota sur les biocarburants est une mauvaise chose. Je m’aperçois toutefois que les majorités au sein du Parlement européen, de la Commission et même des Etats membres ne partagent pas mon point de vue. A mon sens, les biocarburants ne sont pas une bonne manière d’utiliser la biomasse. Cette dernière est une réserve énergétique extrêmement importante qui joue un rôle essentiel dans l’évolution climatique. Néanmoins, elle aussi doit être utilisée efficacement, dans le respect de l’environnement, ce qui n’est pas le cas avec les biocarburants.
En outre, nous faisons face à un problème de sécurité alimentaire planétaire. L’Europe et les Etats-Unis importent beaucoup trop de produits agricoles, de fourrages, de matières premières et, désormais, de carburants agricoles des pays en voie développement. Ils créent ainsi un déséquilibre qui menace l’approvisionnement en denrées alimentaires, notamment dans les pays du tiers monde.
ARTE : En décembre 2009, la Conférence sur le climat de Copenhague doit aboutir à un accord qui prolonge le Protocole de Kyōto. Pensez-vous que les Etats-Unis, qui détiennent le record mondial d’émissions de CO2, puissent revenir à la table des négociations une fois le nouveau gouvernement élu ?
Rebecca Harms : Pour l’heure, nous ne pouvons qu’émettre des suppositions. C’est d’ailleurs une menace qui pèse sur la stratégie globale de l’ONU et de l’UE en matière de lutte contre le changement climatique. Aucun des deux candidats à la présidence ne s’est encore prononcé sur la signature d’une nouvelle convention internationale dans le cadre de l’ONU. De mon point de vue, les objectifs de réduction d’émissions de gaz à effet de serre débattus aux Etats-Unis manquent fondamentalement d’ambition si on les confronte aux recommandations du GIEC, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.
ARTE : Quels sont les gestes que vous faites personnellement pour économiser l’énergie ?
Rebecca Harms : Pour ma part, je conduis une petite voiture. C’est soi-disant un petit véhicule, mais ce n’est pas l’impression que j’en ai. Il suffirait sans doute que les gens essaient les petites voitures pour se rendre compte qu’on s’en sort très bien avec, que ce soit en Allemagne, en France ou partout dans le monde.
J’ai déjà transformé ma maison de telle sorte qu’elle soit très économe en énergie – elle est très bien isolée. Je fais également installer des capteurs solaires thermiques et j’optimise le rendement de mon système de chauffage. J’achète mon électricité auprès de producteurs verts belges et allemands. C’est aussi possible en Belgique. J’ai également des parts dans un collectif de centrales solaires.
Je fais ce que je peux. Mais en tant que député européen, je suis amené à beaucoup voyager. Je dois donc redoubler d’efforts.
Propos recueillis par Elisabeth Stirnemann.
Caméra / montage : Benoît Bassot
Edité le : 15-09-08
Dernière mise à jour le : 19-09-08