La chanteuse Billie Holiday, à qui on demanda un jour pourquoi elle était la seule à chanter les mots “faim” et “amour” avec tant de passion, avait simplement répondu qu’elle les éprouvait trop souvent dans sa chair pour en ignorer le sens. Dans sa chanson “Strange Fruit”, des fruits étranges pendent aux arbres : ce sont symboliquement des cadavres humains. On était en 1939, Billie Holiday dénonçait l’Amérique raciste et la pratique du lynchage. Simultanément, la chanson devint l’un des premiers hymnes révolutionnaires du Mouvement pour les Droits Civiques. Les musiciens noirs-américains vivaient alors un paradoxe qui devait perdurer jusque dans les années 70. Car si l’Amérique blanche se passionnait pour leur musique, les stars noires-américaines n’étaient admises dans les clubs que par la porte de service. L’admiration des foules ne suffisait pas à changer leur condition sociale. Si Christian Broecking a choisi ce réquisitoire musical de Billie Holiday pour ouvrir la compilation, c’est qu’il servit de modèle aux chansons de résistance à venir, à l’instar des “Faubus Fables “ de Charles Mingus. A côté de grands classiques tels que “Free for All” d’Art Blakey, “Mendacity” de Max Roach et “Alabama” ou “A Love Supreme” de John Coltrane, on retrouve également sur ce CD des productions free jazz contemporaines, avec entre autres Steve Coleman, Cecil Taylor et le William Parker Violin Trio. Cette compil sort en même temps que le livre, pour lequel Christian Broecking a interrogé, entre 1994 et 2004, onze jazzmen sur le rôle qu’ils assignaient et continuent d’assigner à leur musique pour transformer la société. Tant le livre que l’album offrent un éclairage rigoureux et passionnant sur les principaux manifestes politiques issus du milieu jazz noir-américain.
Matthias Schneider
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“Respekt!"
Universal
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