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ARTE EDITIONS au Salon du Livre de Paris 2012

De la philosophie, de la géopolitique, de l’histoire, de la jeunesse … autant de thèmes abordés cette année par ARTE Editions au Salon du Livre à travers des (...)

ARTE EDITIONS au Salon du Livre de Paris 2012

Entretien - 29/08/08

Cécile Guibert-Brussel, éditrice

Cécile Guibert-Brussel, éditrice L'EcloseEn 2002, Cécile Guibert-Brussel crée les éditions de L’Eclose, avec l’ambition d’éditer cinq titres par an. Actuellement, le catalogue de l’éclose compte huit titres avec un tirage de 1000 à 2000 exemplaires.

« L’Eclose édite les textes d’auteurs contemporains et constitue une collection de fonds autour de l’expression des « langues rares ». Les auteurs sélectionnés par l’Eclose entretiennent une distance avec leur pays ou leur culture d’origine, soit par une vraie séparation géographique, contrainte ou souhaitée, soit à travers un isolement ou une opposition au sein même de leur patrie, soit enfin à travers l’usage courant d’une langue étrangère qu’ils font vivre à l’écrit. »

Arte-tv.com : Vous avez été éditrice au sein de différentes équipes d’édition. Comment se lance-t-on dans une aventure en solitaire comme celle-ci ?
J’étais éditrice à Paris-Musées à l’époque. J’avais beaucoup travaillé sur l’image : graphisme, photo, illustration. Il y avait un courant éditorial passionnant en art contemporain et en édition jeunesse. Mais mon vrai désir restait l’édition littéraire, le roman. Sur un coup de tête - avec beaucoup d’insouciance, je m’en rends compte aujourd’hui - j’ai créé ma maison d’édition. L’Eclose. Sans mon expérience d’éditrice, je n’aurais pu créer et espérer tenir cette maison.

Fox GirlArte-tv.com : Pourriez-vous nous raconter l’histoire de « l’éclose », de sa création à aujourd’hui, et nous dire pourquoi vous avez choisi ce nom ?
J’avais envie d’un nom plein de beauté et de promesse, d’un nom qui s’installe bien sur une couverture. Je ne me sentais pas proche du courant « mon propre nom »… « les éditions Cécile Guibert-Brussel »… non. Je me serais sentie trop mal à l’aise. J’avais envie d’un nom qui dure, qui soit poétique. L’image du mot rappelait la création, les fleurs, la naissance, c’était léger. L’histoire de l’Eclose est une vie ardue : des grandes difficultés avec la diffusion-distribution qui n’existe plus pour les petits éditeurs, donc la faillite de mon distributeur et une grosse perte d’argent dès la première année. L’envie de continuer reste malgré tout. Puis, voici l’arrivée de « Fox Girl ». A ce moment-là, j’ai tout misé sur ce livre. Et puis au même moment « Violeta » de Grecia Caceres crée une belle surprise, un moment magique avec les lecteurs, les libraires… Ce livre plaît, le bouche à oreille fonctionne. Ces deux livres m’ont sauvée, ils m’ont donné confiance, ils ont fait connaître ma maison. Dorénavant, je continue plus tranquillement dans ma production annuelle. « Skyline », mon très beau roman sud-africain, a reçu le prix du Marais. A chaque fois, on reçoit ces signes comme un encouragement.

Arte-tv.com : L’Eclose est spécialisée en littérature étrangère, pourquoi ce choix ?
C’est un choix purement personnel. Je suis guidée par mes goûts. Ma passion va à la littérature étrangère. Les auteurs étrangers restent mes principales lectures. C’est toutefois beaucoup plus lourd financièrement pour un éditeur de « s’attaquer » à des textes étrangers, notamment à cause des coûts de traduction. Mais on y trouve aussi plus de surprises. Il est actuellement plus difficile d’avoir accès à de bons textes d’auteurs français car il y a beaucoup d’éditeurs  sur ce marché en France. Pour la littérature étrangère, on a un choix plus vaste, plus libre aussi.

Arte-tv.com : L’Eclose existe depuis 2002, vous avez déjà publié huit ouvrages. Comment vous positionnez-vous face aux grandes maisons ?
Je ne me positionne pas par rapport à des grandes maisons d’édition. Je suis très peu visible en librairie, dans la presse. Je fais donc un vrai travail de fond, avec des professionnels qui connaissent mon travail. Il y a des libraires qui n’ont jamais cessé de vendre mes livres, et de leur consacrer des vitrines (L’Atelier, Paris XXème). Je pense, par exemple à Philippe Meriotte de la librairie Charlemagne, qui avait vendu à l’époque autant de « Violeta » que d’exemplaires de « Harry Potter ». Certains organisent régulièrement des signatures (Marelle, 3e ; Decitre, Points communs à Vitry) ou m’invitent à intervenir dans les collèges (Le Roi lire à Sceaux…). J’ai ensuite le soutien d’institutions qui travaillent sans relâche pour la littérature, la Maison de l’Amérique latine par exemple, mais aussi bien sûr le Centre National du Livre. Tous ces réseaux sont importants. Certains petits éditeurs se regroupent comme Yvan Alagbé à travers « Littérature Pirate » qui permet qu’on soit visible dans des événements, au Centre Pompidou ou au Salon du Livre. Tous ces réseaux nous permettent d’exister et de laisser une place à une édition innovante, libre. C’est très important pour les grandes maisons. Nous sommes pour eux comme un laboratoire d’expérimentation, pour les textes, mais aussi pour le graphisme, les formats, l’esprit… Nous les inspirons.

Arte-tv.com : Vous avez une approche résolument originale. Pourriez-vous nous parler de votre politique éditoriale ?
Je savais que je voulais publier de la littérature étrangère, mais je savais aussi que je devais me positionner un peu plus précisément pour me démarquer. J’avais envie de parler des auteurs qui intègrent, « habitent », un second pays, une seconde langue… A l’époque je pensais à des auteurs très connus comme Zoé Valdès (La douleur du dollar) ou Hanif Kureishi (Le bouddha de banlieue), qui m’ont inspirés. J’avais aussi envie de donner accès à des langues peu traduites, que la plupart des éditeurs auraient traduit de l’anglais et non d’après la langue originale. Plus j’avance, moins ces références sont importantes et plus la qualité du texte prime bien sûr, mais c’était ma posture de départ. Je crois qu’avec Grecia Caceres, par exemple, on peut voir une succession de langues à travers ses trois romans : l’auteur péruvien  qui devient un peu une romancière française. Cela peut paraître réducteur, mais les influences littéraires et les préoccupations de l’auteur évoluent, le modulent c’est assez passionnant. Son premier roman prenait pour décor les Andes au XIXe siècle, son second roman se déroulait à Lima au début XXe, tandis que le dernier se situe à l’université de Lima, pendant les années terroristes, qui sont au fond des étudiants dont les préoccupations nous sont très proches.

Arte-tv.com : Vous avez mis au point une dynamique spécifique, avec des ouvrages aux maquettes élaborées. Chaque photo paraît soigneusement choisie. Combien de temps consacrez-vous à cette élaboration ?
J’avais pris le parti de chercher des photographes du même pays que mes auteurs, mais uniquement des photographes contemporains. Je ne cherchais pas des photographes qui faisaient du reportage sur le pays, mais qui avaient une vision plus personnelle, ce que propose par exemple l’IMA à travers son exposition sur les photographes arabes contemporains. Très vite pourtant, j’ai buté sur d’innombrables difficultés et j’ai préféré rechercher des photographies illustrant l’âme du livre plutôt que sa vérité géographique. Je retiendrais toutefois mon premier livre et le travail de Pablo Leon de la Barra, qui a été exposé au Plateau, publié dans Purple, et dont le travail sur le Mexique est magnifique. J’ai ensuite collaboré avec l’agence VU, j’apprécie beaucoup les photos de Claudine Doury, Ian Teh…

Arte-tv.com : Vous traduisez des auteurs peu ou pas connus en France. Comment rencontrez-vous les auteurs et leurs œuvres ?
J’ai rencontré certains auteurs parce qu’ils avaient été publiés dans des maisons d’édition qui, lors de changement d’éditeurs par exemple, ont changé aussi d’auteurs. Cela arrive surtout lorsqu’il s’agit d’auteurs n’ayant publié qu’un unique roman. J’ai donc pu lire certains de mes auteurs en français, Nora Okja Keller ou Grecia Caceres pour les citer. Pour les autres, je suis en relation avec des agences, en particulier la Nouvelle Agence qui me conseille et suit de près mes envies. J’ai aussi développé une complicité avec des traducteurs qui me guident et me conseillent.

Arte-tv.com : En ce qui concerne le travail de défrichage. Comment procédez-vous et quels sont les critères de sélection quant au choix des romans à traduire ?
Plusieurs critères interviennent. Le pays d’origine : en lisant moi-même je ressens parfois qu’un pays bouge, qu’une littérature émerge… donc je contacte les traducteurs, les agents. J’ai eu ces envies avec la Chine, l’Afrique du Sud, Israël, l’Iran… Pour l’Afrique du Sud, j’ai pu trouvé un auteur de grande qualité. Il y a ensuite les lecteurs en langues étrangères (anglais, espagnol, portuguais…) en qui on remet sa confiance, puis les traducteurs qui vous proposent beaucoup de livres. J’ai pris un peu de recul sur le conseil des traducteurs. Ils sont parfois moins libres de leur choix, tenus par leur besoin de travailler.

Arte-tv.com : Les auteurs que vous publiez s’expriment dans des langues qualifiées de rares, le Groënlandais, le Taïwanais. Comment travaillez-vous avec les traducteurs ?
Pour le Groenlandais, il n’y avait aucun traducteur en France, sauf pour le nunavut (partie canadienne et non danoise du Groenland). Mais mon auteur et sa maison d’édition groenlandaise avaient publié le livre conjointement en groenlandais et en danois. J’ai donc confié la traduction à Inès Jorgensen, qui traduisait le Danois Jorn Riehl, dont tous les romans se situent au Groenland. Elle avait donc l’habitude du vocabulaire de pêche, des bateaux (environ vingt noms pour les bateaux de pêche…) et de toute la problèmatique entre les Danois et les Groenlandais. Pour  « Fox Girl », l’auteur qui vivait à Taiwan parlait l’anglais, bien qu’originaire de Corée. En revanche pour l’Hindi, « La Chemise du Domestique », j’ai dû confier le livre à Nicole Balbir-de-Tugny, auteur du dictionnaire franco-hindi, car la plupart des ouvrages indiens sont traduits de l’anglais.

Arte-tv.com : Parmi les romans que vous avez publiés, quel est votre préféré ?
Ma préférence va à « Fox Girl », sans hésitation. J’aimerais retrouver l’immense fierté et la joie que j’ai eu à lire et publier cet ouvrage. Il alliait la poésie, la fiction, des personnages denses vivants, la douleur, la colère… Sans jamais lâcher. C’est un livre qu’on ne lâche pas, on ne s’arrête plus. J’ai encore ces trois adolescents avec moi, toutes leurs luttes, toutes leurs colères. Il parlait de la condition humaine dans la survie, et de l’immense déception face à la survie qui prime. Il était politique, d’actualité, car il parlait du métissage, du problème des femmes et des enfants dans la guerre, du rêve vers les pays « riches », mais aussi de la maternité, de l’amitié. Après avoir publié ce roman, j’avais pour la première fois contenté ma fierté de faire ce métier. J’étais comblée.

Arte-tv.com : Pourriez-vous nous parler des prochaines œuvres que vous allez publier ?
Je vais publier deux romans, dont un qui s’éloigne totalement de ma politique éditoriale. Le premier est le second roman de l’auteur sud-africaine de « SkyLine », Patricia Schonstein Pinnock. Il s’intitule « Un ange passe ». Patricia est très connue dans son pays, elle est proche de Coetze. Son premier livre « Skyline » a beaucoup plu aux libraires en France. Il était de grande qualité littéraire, l’histoire était inattendue, car il traitait de sujets peu connus : l’immigration africaine vers l’Afrique du Sud. Son second roman traduit dans toute l’Europe « Un ange passe » traite à nouveau d’un sujet étonnant. Il s’agit de la communauté juive du Cap, qui avait fui à la Seconde guerre mondiale. Deux hommes, amis d’enfance, accablés par l’histoire de la Shoah, comme tous les hommes de la seconde génération, intrigués par l’attitude de leur parent, en devinent certains drames. Ces deux hommes aiment une même femme, l’un italien sensuel, cuisinier magnifique l’aimera avec toute la sensualité des corps, des goûts… L’autre introverti, immensément amoureux, l’enveloppera d’un amour rassurant, apaisant. Elle quittera l’un pour l’autre…
Le second livre est un recueil de nouvelles d’auteurs français coédité avec Arte France. Lors de la publication du livre de Guadalupe Nettel « Les jours fossiles » (le premier livre édité par l’éclose) Agnès de Cayeux qui réalise notamment des performances sur internet, réalisa une chambre de lectures. Elle commanda à Guadalupe Nettel un texte. Ce travail a rencontré un public et a fait l’objet de commandes de six autres textes.

Arte-tv.com : Quels sont les objectifs que vous désirez atteindre ?
J’aimerais continuer d’éditer les auteurs qui m’accompagnent, dont le travail me convient. Je pense notamment au prochain livre de Nora Okja Keller, à celui de Photini Xantopoulou et de Patricia Schonstein Pinnock. J’aimerais publier un livre qui se vende bien, afin de lancer ma maison d’édition et de pouvoir ainsi assurer la publication de plus de textes. J’aimerais éditer le livre qui « pose » une maison, qui l’assoit. Je pense à Sabine Weispieser avec « Chimères » ou Viviane Hamy avec Fred Vargas. Et tout simplement continuer ce métier…

Arte-tv.com : Comment voyez-vous l'avenir de l'édition ?
Beaucoup de maisons d’édition fusionnent pour faire face à la concurrence. Les libraires indépendantes se font de plus en plus rares. Hors des grands circuits de diffusion, la vie est presque impossible, ou alors seulement alternative… Les petits éditeurs seront contraints de varier leurs recettes financières et de savoir générer d’autres travaux que ceux destinés à leur seule maison d’édition. Cela leur permettra de continuer et de rester libres.

Propos recueillis par Alexandra Morardet, janvier 2006.

L’éclose éditions
128, rue Vieille-du-Temple
75003 Paris
T 01 40 29 05 44
F 01 40 29 04 57
l.eclose@noos.fr

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Edité le : 01-02-06
Dernière mise à jour le : 29-08-08