La Dormeuse de Naples
Adrien Goetz
Editions Le Passage, 2004
14 € / 128 pages
La Dormeuse de Naples, peinte par Ingres, pour Murat, belle odalisque disparue est l’héroïne de ce roman à plusieurs voix. Le peintre écrit dans ses vieux jours une confession dans laquelle, il relate ses épisodes italiens, romains et napolitains et surtout sa rencontre avec une muse, celle qui lui inspira la fameuse dormeuse. « J’ai contemplé son corps pendant des heures, ma vie n’a pas suffi à le peindre, je pourrais en parler pendant des pages. Ses bras longs et minces, ce dos si long, cette taille si fine. C’était surtout cela que j’aimais, cette peau brune et si douce à la taille. »
Une jeune femme représentée alanguie, les yeux, on ne sait s’ils sont mi-clos ou ouverts, à la peau laiteuse étend son charme au-delà des admirateurs d’Ingres. Corot, le fameux petit paysagiste, Géricault et son modèle, Joseph, symbole du Radeau de la Méduse ont une histoire avec ce tableau, qui disparaît, victime des aléas d’une époque et réapparaît là où on l’attend le moins.
Ce fil ténu lie immanquablement les peintres du XIXe siècle autour d’un tableau mystérieux. L’intrigue romanesque est parfaitement menée et captivante.
Adrien Goetz réussit le tour de force de nous faire croire à cette histoire. Erudition fine, langue charmeuse et charmante, l’historien d’art entrouvre les portes de l’art du XIXe siècle, entre classicisme, petites révolutions picturales et querelles de chapelle.
Les portraits des artistes sont tout en nuances, reflets miroitants de leur peinture. Ingres, solitaire, se cachant derrière une vie bourgeoise régie par sa femme, est secrètement épris de cette belle dormeuse, incarnation de son idéal pictural.
Le modèle et la dormeuse ont disparu, le tableau mythique a sombré avec le royaume de Naples.
« Débordant d’elle, j’ai inventé mes baigneuses, ma Jeanne d’Arc et ma baronne de Rothschild, j’ai changé les visages, mais je peux dire, devant certains dos, certaines hanches, certaines mains, que j’ai partout mis des carrés de chair qui lui appartiennent et que je pourrais désigner. Certains yeux sont les siens. Les vertèbres de l’Odalisque qui ont tant inspiré les sots. L’Odalisque, celle de Naples que Murat n’eut pas le temps de m’acheter, que je remportais à Paris, non sans l’avoir retouchée, pour lui donner quelque chose de La Dormeuse de Naples, qui était du même format. J’inventais les formes pour qu’elles parlent d’elle. »
En 1825, Corot, paysagiste est à Rome pour peindre d’après nature les paysages débarrassés de leurs mises en scène antiques, chères au Néoclassicisme.
« On avait eu une indigestion, depuis la Révolution et l’Empire, de bonhommes en sandales qui semblaient ne construire, en fait d’architecture, que des ruines et ne jardiner qu’avec du lierre, du laurier et des narcisses. Maintenant c’est fini, les acanthes ont été mises en salade. »
Mais le paysagiste, derrière une apparente austérité, garde un secret, celui d’avoir aimé un tableau d’Ingres, et de le considérer comme la peinture la plus parfaite qui soit. La dormeuse de Naples, donnée pour perdue lui était apparue comme dans un rêve, et depuis cette vision rapide, il n’a eu de cesse de la chercher, obsédé par cette femme alanguie.
Un élève de Géricault, devenu photographe relate un étrange lien entre le peintre et ce tableau, dont le destin est de disparaître pour refaire surface dans le plus grand secret.
Adrien Goetz possède un talent de conteur prodigieux, ces récits écrits à la première personne, voix de peintres étonnamment différentes s’unissent autour d’une œuvre disparue, devenue mythique. Il fallait oser lier ces trois vies si divergentes et mener une enquête des plus romancées. Le pari est réussi car ce roman est envoûtant et passionnant, faisant voler en éclat les limites dans lesquelles, les peintres sont enfermés. Cette liberté est rare pour un historien d’art, mais quand elle est dépassée allègrement avec autant de doigté c’est un plaisir auquel on n’a pas le droit d’échapper.
Alexandra Morardet
- La Dormeuse de Naples a obtenu le prix des Deux Magots 2004 et le prix Roger Nimier 2004.
- Adrien Goetz, ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, est agrégé d’Histoire et docteur en Histoire de l’art. Il est maître de conférences à la Sorbonne (Paris IV).
Adrien Goetz est par ailleurs le secrétaire général d’une O.N.G. à vocation humanitaire, Patrimoine sans frontières, qui mène en ce moment diverses actions en Biélorussie, sur le site de Voskopoje en Albanie et au Liban, à Salima.
Musée du Louvre, Musée d’Orsay, Centre Pompidou : une traversée en peinture des trois grands musées parisiens.
Editions du Centre Pompidou, 2002
L’ABCdaire de Napoléon et l’Empire
Ouvrage collectif, Jean Tulard, Gérard Gengembre, Jacques Jourquin, Thierry Lentz
Editions Flammarion, 1999
Webcam
Editions Le Passage, 2003








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