De John Palmer et David Weisman
(USA, 1972, 1h30)
Avec Edie Sedgwick, Wesley Hayes
DVD Carlotta Films
Synopsis : En 1970, Susan (Edie Sedgwick), une jeune et riche héritière, retourne sur la côte ouest des Etats-Unis, d'où elle est originaire, pour y vivre une sorte de retraite médicamenteuse dans la grande et luxueuse villa de sa mère. S'il elle n'a que 28 ans, Susan a un passé plutôt tumultueux, et sa réclusion fait suite à deux années passées à New York comme top model vedette et trois années dans un centre de désintoxication. Butch (Wesley Hayes), le nouveau garde-malade, recueille les confidences embrumées de la demoiselle et le puzzle tragi-comique de la brève et pathétique existence de cette icône toxicomane se dessine peu à peu.
Critique : Plus que son destin, qui est d'être redécouvert à fréquence régulière par ceux qui s'intéressent à la mode ou aiment à exhumer les films oubliés d'une des périodes les plus fécondes du cinéma indépendant américain, c'est la genèse et la confection de " Ciao Manhattan ! " qui lui donnent son intérêt. Démarré selon des principes plutôt désinvoltes et fumeux, en vigueur à la Factory, la pépinière d'Andy Warhol où se croisaient le mannequin vedette Edie Sedgwick et les aspirants metteurs en scène John Palmer et David Weisman, le film ne possédait pas de script définitif. Il faut donc le voir comme un work in progress, dont le tournage s'est étalé de 1965 à 1970 et dont le montage définitif a pris une forme au-delà du composite, un collage pop art où se télescopent scènes en N&B (les plus réussies), tournées pendant les légendaires " Silver Sixties " (ce NY des top models à la Twiggy et des jeunes hommes encore bien peignés mais déjà sordides), et scènes tardives en couleur, filmées en Californie.
Alors qu'il pourrait se résumer à un anecdotique document ressuscitant une icône oubliée, cette suite de scènes souvent potaches, assemblées selon un canevas assez lâche, finit pas distiller, au-delà de sa drôlerie pop, une véritable sensation de désenchantement et d'irrémédiable gueule de bois. Quant aux gags, ils rendent encore plus pathétique le destin affreusement banal de cette petite poupée idiote que fut Edie Sedgwick (qui joue plus ou moins son propre rôle), grillée par les sunlights, les drogues dures et l'hypocrisie d'une époque prétendument hédoniste. Entre soliloques de junkies lessivés, télescopage des milieux de la mode et des milieux mafieux, l'artisanat au départ inoffensif du film conduit vers un bad trip qui est la conséquence de son tournage sans cesse repris : parti des swinging sixties, le film est parvenu en temps réel à l'orée des 70's et du lot de désillusions qu'elles apportèrent à la flower generation. Cette dérive qui fut celle des réalisateurs, mais aussi de leur comédienne et de tous leurs semblables, confère à " Ciao Manhattan " une tonalité délavée qui lui donne tout son intérêt en mettant rétroactivement en lumière combien, dans les années 1960, le vers était déjà dans le fruit.
Les bonus : En raison de la genèse tourmentée du film, il semblait nécessaire d'avoir quelques éclaircissements, notamment de la part des deux réalisateurs, John Palmer et David Weisman, sous la forme de plusieurs entretiens vidéo. John Palmer se charge de commenter des bobines retrouvées et laissées de côté lors du montage du film, une somme que l'on devine abondante tant un choix draconien a dû s'imposer pour parvenir à un semblant de long métrage. Muettes, ces scènes ressuscitent le gotha underground de l'époque, entre un happening avec l'écrivain beat Allen Ginsberg et un après-midi bucolique avec… les parents d'Uma Thurman, à l'époque partie intégrante du giron d'Edie Sedgwick. David Weisman revient plus précisément sur le tournage épisodique du film, les absences toxicomanes d'Edie et la malfaisance du milieu warholien qu'elle fréquentait, soit l'habituelle logique précieuse et carnassière de ce monde de " créateurs ". L'entretien réalisé avec Wesley Hayes, comédien sur la partie californienne du film, permet de donner un regard moins people et plus immédiat à l'entreprise, ce qui constitue une alternative bienvenue à ce défilé de vampires new-yorkais. Celui de George Plilmpton, auteur du livre " Edie Sedgwick : American Girl " rappelle combien le destin de cette jolie héritière repérée par les milieux de la mode fut à la fois édifiant et similaire à tant d'autres, notamment les égéries successives de Warhol, Nico et Viva. Ce supplément de fashion, indispensable et par ailleurs aussi acéré qu'instructif, se conclut avec le témoignage de Betsey Johnson, auteur des costumes du film et qui nous explique combien, malgré le sinistre de l'histoire, l'esthétique du film eut une importance que l'on peut encore mesurer aujourd'hui.
Julien Welter








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