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Mercredi 25 novembre 2005 à 00.25 - 20/11/05

Buñuel et "Un chien andalou"

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1929. Sur un air de tango argentin, Luis Buñuel, en personne, aiguise un rasoir près d’une porte-fenêtre et s’apprête à entrer dans l’Histoire du cinéma par un déchirement.
Un œil déchiré. C’est ainsi que s’ouvre l’un des films les plus audacieux, les plus insolites et finalement les plus libres de l’Histoire du cinéma.
Mais tout d’abord : revenons sur le contexte historique.

Au milieu des années 20, à Paris, une révolution est en marche : le surréalisme. André Breton, Paul Eluard, Louis Aragon ou Benjamin Péret, entre autres, imposent un art libéré de toute logique, de toute rationalité, où l’imprévisible, l’inattendu, le hasard tiendront une place particulièrement importante. Leur ambition : non pas contester l’ordre établi mais plutôt le renverser. Radicalement. Leurs armes : le collage, les cadavres exquis, l’écriture automatique bien sûr, mais surtout : la provocation et le scandale.

À cette même époque, Luis Buñuel vient de quitter son Espagne natale pour rejoindre Paris où sa passion du cinéma se précise. Il écrit ses premières critiques de cinéma et devient un temps assistant-réalisateur sur les films de Jean Epstein. À la fin des années 20, Luis Buñuel n’a pas encore rencontré les surréalistes. Par contre, il connait Salvador Dali depuis longtemps. Ensemble, les deux hommes décident de réaliser leur premier film, avec pour ambitieux programme « d’ouvrir toutes les portes à l’irrationnel ».

Ce sera Un chien andalou, un film particulièrement énigmatique, même encore aujourd’hui, un film sans intrigue cohérente, sans personnage savamment construit, et finalement sans psychologie. Simplement une suite d’images étranges, farfelues, parfois choquantes. Des images en apparence sans lien, et sans logique.
Buñuel se plait alors à présenter Un chien andalou, et sa provocation revendiquée, comme un « appel désespéré au meurtre ».
Dès la première projection publique du film, les surréalistes sont impressionnés. Buñuel est alors adopté par le mouvement, il deviendra « Le » cinéaste surréaliste par excellence.

Deux ans plus tard, toujours avec Salvador Dali, Buñuel réalisera un second film surréaliste L’Âge d’or qui provoquera également un scandale et sera même interdit en France. Mais plus tard, l’influence du surréalisme se fera plus souterraine dans l’œuvre de Buñuel, surtout après son exil au Mexique à la fin des années 40. Il réalisera alors des films commerciaux à petits budgets qui l’éloigneront un temps de la radicalité du surréalisme. Au milieu des années 60, avec la collaboration du producteur Serge Silberman et du scénariste Jean-Claude Carrière, Buñuel renouera avec un certain cinéma surréaliste et rencontrera de nombreux succès publics et critiques avec des films au ton de nouveau très libre, comme Le journal d’une femme de chambre, belle de jour, Le charme discret de la bourgeoisie ou Cet obscur objet du désir, son ultime film.

Voilà pour le contexte historique. Mais revenons donc à la célèbre scène d’ouverture d’Un chien andalou. Dans l’œuvre d’un cinéaste, les premiers plans sont toujours particulièrement révélateurs. Surtout chez Luis Buñuel. Ils font ici figures de manifeste.

Trois points nous intéressent tout particulièrement. Tout d’abord, et cela tout le monde l’a souligné : l’œil.
Au cinéma, tout est affaire de regards. Dès la première scène, Luis Buñuel nous montre que bien écarquiller les yeux, les maintenir grands ouverts ne suffit pas pour bien voir. Pour comprendre et apprécier la révolution cinématographique en marche, il faut changer sa manière de voir, il faut désormais changer de regard. Radicalement.

Second point de ce prologue : le déchirement et l’écoulement. Du sang coule de la blessure. La surface s’est donc déchirée, tout ce qui était tapi sous la peau peut donc maintenant surgir en plein jour. Aux yeux de tous. À travers cette déchirure inaugurale, peuvent dorénavant passer toutes les images violentes, choquantes, parfois même scandaleuses qui peuplent un inconscient et qui, autrefois, étaient refoulées. La brèche est ouverte : tout peut maintenant arriver.
Et puis, avant cette déchirure de la chair, Luis Buñuel a pris bien soin d’ouvrir une porte-fenêtre et s’est bien gardé de la refermer complètement. D’ailleurs, on ouvrira beaucoup de portes dans Un chien andalou et on ne les refermera pas toutes. Dans l’embrasure de ces portes entrouvertes, vont pouvoir circuler, là aussi, un flot d’images non censurées et donc bienvenues.

Et puis, dernier point de ce prologue : la rime.
Un nuage déchire la lune. Buñuel déchire la pellicule. Et un rasoir déchire l’œil.
Dès son prologue, Buñuel impose l’idée forte de son cinéma surréaliste à lui : ce n’est plus une logique d’espace et de temps qui justifie le montage, mais plutôt la libre association d’images, la rime poétique. Un plan de lune déchirée et un œil déchiré n’ont pas de rapport logique entre eux. Et pourtant, ils vont particulièrement bien ensemble, ils s’accordent. Par la simple magie du montage. Dès lors, le ton est donné. Tout le film sera rimes, échos, dialogues, résonance, parfois même séparés par quelques minutes d’intervalle.
Des mains sur un corps, un oeil tranché, un autre qui saigne et un personnage brutalement atteint de cécité, un cadavre veillé observé par des badauds un attroupement filmé en plongée renvoyant aux fourmis qui pullulent dans une main, même les montres chères à Dali font retour, et que dire de toutes ses mains sans corps qui ne cessent de hanter le film…
On pourrait continuer longtemps tant la rime poétique fonde Un chien andalou.
« Le cinéma, instrument de poésie » écrivait Luis Buñuel dans l’un de ses premiers textes théoriques. Avec ce prologue, le cinéaste dévoile une conception quelque peu magique du cinéma. Grâce à la toute puissance du montage, Buñuel va en effet pouvoir faire coexister de manière poétique deux plans entre eux, sans jamais faire intervenir la question du sens.
Et puis, osons une métaphore. Ce rasoir inaugural, avec ses perforations sur le côté, nous a souvent fait penser à une pellicule de cinéma. Pour changer notre regard, de façon radicale, le cinéma, à condition d’avoir été au préalable bien aiguisé, apparaît comme un instrument rêvé.

Et puis, pour finir, puisque nous sommes dans la résonance et le dialogue entre les plans, faisons un bond en avant. 1977. Cet obscur objet du désir. Dernier film et plus précisément dernière scène du cinéma de Buñuel.

C’est Jean-Claude Carrière qui, le premier, a fait le rapprochement. En 1929, Buñuel ouvrait son œuvre par un déchirement, en 1977, Buñuel referme son œuvre par une scène de reprise, de raccommodage.

Cet écho révèle toute l’évolution de l’oeuvre de Buñuel. Car d’Un chien andalou à Cet obscur objet du désir, près de cinquante années se sont écoulées et beaucoup de choses ont changé. Comme il l’avait annoncé dès son premier film, Buñuel a laissé libre cours à son imagination la plus folle, à la violence et à l’interdit. Il a ainsi fait endurer à ses personnages toutes les blessures possibles et imaginables. Ceux-ci ont été, comme dans El, confrontés à des troubles intérieurs impossibles, ils ont été, comme dans L’Ange exterminateur, enfermés des journées entières dans une villa aux barreaux invisibles, ils ont tenté de s’aimer sans jamais vraiment y parvenir comme dans Le charme discret de la bourgeoisie, ils ont été, comme dans Le journal d’une femme de chambre, violés, tués, parfois les deux en même temps, ils ont finalement beaucoup pleurés, beaucoup saignés, parfois les deux en même temps comme dans Cet obscur objet du désir. Et il faut bien, un jour, stopper l’hémorragie et recoller les morceaux.

Avec Un chien andalou, Buñuel a appelé au meurtre comme il se plaisait à le dire à sa sortie, mais il a finalement choisi un dénouement dans l’apaisement et la douceur, et fantasmer une certaine forme de cicatrisation.

La déchirure inaugurale d’Un chien andalou était tellement profonde que Buñuel a dû la raccommoder en plusieurs fois. En effet, d’autres personnages de ses derniers films ont auparavant commencé ce travail de raccommodage qui s’achève ici. Par exemple Célestine dans Le journal d’une femme de chambre. Déchirer, recoudre. Déchirer, recoudre. Et, quelques années plus tard, Séverine dans Belle de jour. Déchirer sa vie de jeune femme rangée en devenant prostituée et puis, sous l’influence de son mari chirurgien, recoudre.

Depuis Un chien andalou, les personnages de Buñuel, autrefois très libres, ont eu, au fur et à mesure, de plus en plus de mal à circuler : les espaces se sont réduits, les portes se sont refermées les unes après les autres. D’une œuvre de jeunesse radicalement ouverte, nous sommes passés, vieillissement oblige, à une œuvre de plus en plus fermée, au fur et à mesure du raccommodage de Buñuel.

C’est l’émotion que nous procure aujourd’hui Un chien andalou. Le premier film de Buñuel est le témoin d’un temps lointain, celui d’une certaine innocence, une certaine insouciance. Un temps forcément un peu mythique où toutes les portes étaient en train de voler en éclats et n’étaient pas encore refermées, le temps de l’utopie où tout, absolument tout, pouvait encore arriver… aux personnages. Et à la pellicule.

Luc Lagier pour Court-circuit (le magazine), octobre 2005.

Edité le : 14-11-05
Dernière mise à jour le : 20-11-05