Taille du texte: + -
Accueil > Comprendre le monde > Freedom

Freedom

Cent soixante ans après l’abolition de l’esclavage par la France, et alors que l’Amérique se demande si son prochain président sera noir, ARTE retrace le combat des Afro-Américains pour l’émancipation, et au passage, tend un miroir au passé esclavagiste et colonial de la France.

> A l'antenne > L'univers de Nollywood

Freedom

Cent soixante ans après l’abolition de l’esclavage par la France, et alors que l’Amérique se demande si son prochain président sera noir, ARTE retrace le (...)

Freedom

03/07/08

L'univers de Nollywood

Il n’y a pas qu’à Hollywood que les réalisateurs et les stars foulent le tapis rouge – le Nigéria, troisième géant mondial du cinéma, célèbre lui aussi le grand écran lors de sa nuit des Oscars. Sergio Ramazzotti y était. Bienvenue dans l'univers de Nollywood.

a lire aussi

© Dorothee Wenner
La nuit est d'encre, l'air est brûlant. Cela fait neuf heures que, coincé entre un prêtre méthodiste et une femme plantureuse sur la banquette arrière, je suis brinqueballé dans un taxi brousse, une antique camionnette qui menace à chaque instant de tomber en pièces détachées. Assis à côté du chauffeur, l'un des plus grands réalisateurs du pays, Lancelot Oduwa Imasuen, jeune prodige de 35 ans qui a déjà tourné une centaine de films. Il n'est pas plus à son aise que moi – lui et son frère sont serrés sur le siège avant. Nous sommes en route pour la nuit des Oscars, pas celle d’Hollywood, non, la version nigériane. Une cérémonie des plus sérieuses. Au Nigeria, le cinéma est un poids lourd de l’industrie : dans ce pays dont on connaît surtout les sociétés pétrolières, l’industrie cinématographique est la quatrième activité économique nationale avec deux mille films par an, deux cents millions de DVD diffusés en Afrique, en Europe et en Amérique, 20 000 acteurs et un chiffre d'affaires annuel évalué à 500 millions d'euros – c’est ça, Nollywood. Cette profusion de films est destinée uniquement à l'usage privé – seuls des films américains se succèdent à l’affiche de l’unique salle de cinéma du pays, à Lagos. Nollywood, nouvel eldorado mondial après Hollywood et Bollywood, s’est spécialisé dans le mélo – histoires d’amour sans issue et affrontements sanglants entre gangs – rehaussé d'un zeste de néoréalisme et d'une pincée de drame social.

La nuit des Oscars, question d'image

La nuit des Oscars est le point d’orgue de toute une année de production cinématographique, la mise en scène narcissique d'un business qui représente 10 % du PIB. En fait, le terme exact est AMAA, pour African Movie Academy Awards, alors même qu'il n'existe aucune école du cinéma au Nigeria. La manifestation, qui en est à sa deuxième édition, est orchestrée et financée par le gouverneur de l’Etat de Bayelsa. Cet Etat du sud, sous-développé et sous la coupe des rebelles, souffre de son image et se soucie avant tout de l’améliorer aux yeux du monde – alors, pourquoi pas un festival du cinéma ? C'est là que je me rends en compagnie de Lancelot Oduwa Imasuen, le réalisateur, et de son frère et assistant Amen. Mes compagnons de route sont tout excités et je les comprends : deux films de Lancelot sont nommés pour l'Oscar du meilleur film, Family Battle et Behind Closed Doors. Après 10 heures de route cahin-caha, le taxi nous dépose devant le centre culturel Yenagoa, la capitale du Bayelsa – à 500 km de Lagos, notre point de départ. L’endroit a été agrémenté de palmiers chinois artificiels et est déjà assiégé par les habitants du voisinage.
Juste avant de plonger dans la foule, Lancelot rectifie sa mise – un costume de satin chatoyant – dans l'ombre du taxi, puis foule d'un pas décidé le tapis rouge déroulé sur le sol boueux. Il répond à quelques questions des journalistes qui se pressent devant l'entrée du centre, salue une actrice en tenue léopard, entre à l'intérieur et va prendre place sur l'une des chaises en plastique au premier rang, celui réservé aux stars. La salle est surchauffée, l’air est figé, les climatiseurs ne peuvent pas lutter contre la chaleur tropicale qui plombe le delta du Niger. Le public, debout en rangs serrés, se tient sur les marches de la scène, les projecteurs sont allumés. Toutes les vedettes nigérianes sont là. C'est l'heure de jouer l'hymne national, puis le gouverneur Jonathan Goodluck fait son entrée ; il a revêtu la tunique traditionnelle pour l’occasion. Dans un discours émouvant, il ouvre officiellement la soirée. Le manque de respect du public est total : au bout d'une demi-heure, la moitié des invités du premier rang a dégainé son portable, tandis que l'autre moitié sirote bruyamment des jus de fruits tièdes que distribuent de diligentes hôtesses envoyées par les organisateurs du festival. La cérémonie officielle démarre à 22 heures dans une imitation presque parfaite d'Hollywood : acteurs, réalisateurs et producteurs, dont beaucoup tirent leurs subsides des compagnies pétrolières, défilent fièrement en tenue de soirée sur la scène. Je te remets un Oscar, tu me remets un Oscar, une sorte de cylindre en métal chromé autour duquel s'enroule de la pellicule –viennent ensuite les remerciements, avec trémolos et larmichettes de circonstance.

« C'est ça le Nigeria, baby ! »

De nuit, plan moyen, première rangée : les lauréats annoncent sans attendre la bonne nouvelle à leurs amis par téléphone. Gros plan sur Georgina Onuoha Igwegbe, 27 ans, nommée pour le meilleur second rôle féminin. Elle fait la moue – qu’elle a gracieuse –, déçue de repartir les mains vides. C'est son frère, technicien, qui l'a fait venir au cinéma, il y a neuf ans. Un jour, alors qu’elle l’accompagnait sur le tournage d'une scène d'enterrement, le réalisateur l'a remarquée et lui a demandé si elle pouvait pleurer ; elle a répondu : « oui ! » Depuis elle a tourné dans 60 films et est aujourd'hui l'une des actrices les mieux payées de Nollywood, 6 000 € par film. Dans le dernier, Without Shame, elle est une nymphomane sans scrupules, ou, comme elle le dit elle-même, une sorte de Sharon Stone à la Basic Instinct. Beaucoup de Nigérians ont été choqués : « On m'arrête dans la rue, ‘alors trésor, t’es pas farouche, toi, un petit coup vite fait, ça te dirait ?’ raconte Georgina. C'est ça le Nigeria, baby. Ce genre de truc ne risque pas d'arriver à Sharon ! » Coupez. De nuit, première rangée. Zoom sur les deux acteurs Chinedu Ikedieze et Osita Iheme, surnommés Aki et Pawpaw. Ils ont 25 ans, mais n'en font pas plus de sept, et sont déroutants dans leur tenue de gangster. Une mutation génétique est à l’origine de leur petite taille. Depuis que les deux comédiens, qui se sont spécialisés dans la comédie, se sont rencontrés à un casting, ils sont devenus les chouchous du cinéma nigérian et sont souvent engagés ensemble.

La quantité est une qualité à Nollywood

Je demande à Chinedu qui est son acteur préféré. La réponse fuse : « Al Pacino en mafioso. » Et que penses-tu de Marilyn Monroe ? Regard perdu : « Marilyn qui ? » Ben oui, Monroe, c’est de la roupie de sansonnet à côté d’un Chinedu qui a joué dans 200 films en six ans !
C'est ça qui fait tourner Nollywood. La quantité prime sur la qualité, faire du chiffre est la règle, un maximum de produits pour un maximum de consommateurs : 130 millions d’habitants rien qu'au Nigeria, sans compter la diaspora. Un véritable déluge de films vidéos à quatre sous. Les scènes d'intérieur sont généralement tournées dans des chambres d'hôtel sous la lumière passablement mauvaise des lampes halogènes. Il n'y a pas de studio. En général, le résultat est un film qui a demandé deux mois de travail, de la conception à la réalisation, parfois même deux semaines seulement.
Coupez. Extérieur nuit. Il est cinq heures du matin, nous quittons la résidence du gouverneur où, après la cérémonie, le respectable M. Goodluck nous a conviés à un dîner dansant en plein air. Lancelot est perturbé, il n’a pas remporté aucun Oscar. « Allons nous coucher, dit Amen, demain je dois lire un scénario. » À l'hôtel, force est de constater qu'une seule des chambres que nous avons réservées est encore libre. La chaleur ne faiblit pas, la climatisation a rendu l’âme. Lancelot et son frère se déshabillent sans autre forme de procès, ne gardant que leur short, et nous nous allongeons à trois sur le matelas en mousse malodorant. Le lendemain matin, un taxi brousse nous reconduira à Lagos. Avant de sombrer dans le sommeil, un genou d’Amen me meurtrissant les côtes, je me dis : c'est comme au cinéma.

L'invité d'ARTE Sergio Ramazotti est écrivain, journaliste et photographe, lauréat de plusieurs prix. Il vit à Milan.

  • Liens :
    Pour louer des films africains, allez sur le site www.klubafrik.com
    Pour tout savoir sur le plus grand festival de cinéma africain, allez sur www.fespaco.bf

Edité le : 27-06-08
Dernière mise à jour le : 03-07-08


+ de Comprendre le monde