L'ENTRETIEN VIDEO EN INTEGRALITE
DSL(Real Video 20'22)
- L'ENTRETIEN VIDEO EN TROIS PARTIES
1/ La notion de tabou
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2/ Le travail de l'historien
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3/ Le vrai tabou aujourd’hui
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- ANTOINE PROST : EXTRAITS DE L'ENTRETIEN
CT : Est-ce que vous pouvez nous donner votre définition de la notion de tabou dans toute sa complexité et dans tous ses paradoxes ?AP : Le mot tabou est un mot essentiellement polémique.
On dit qu’un sujet historique est tabou dans deux cas. Dans le premier on veut se donner la position avantageuse de celui qui viole le tabou, en expliquant que les autres historiens avaient été intimidés par le tabou et s’étaient abstenus de faire cette histoire.
L’autre utilisation du terme tabou dans la polémique historiographique consiste à accuser les historiens de ne pas avoir fait l’histoire qu’ils auraient dû faire. C’est ainsi par exemple que les historiens américains très souvent reprochent aux historiens français d’avoir été trop respectueux du tabou de l’histoire de Vichy. Comme si l’histoire de Vichy avait été une histoire interdite.
Et ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que pour les gens de ma génération – j’étais à l’école primaire pendant la guerre de 40 – la question essentielle, celle qu’il fallait comprendre, ma question historiographique plus tard, c’est : pourquoi la France a-t-elle été battue ? J’ai eu le sentiment d’avoir été dépossédé de mon identité par l’Occupation, quand j’étais tout gamin.
Donc pour moi c’était une question beaucoup plus importante que de savoir pourquoi le régime de Vichy avait collaboré. Comme on ne peut pas faire toutes les histoires, moi je voulais comprendre les origines de l’effondrement français en 1940. Mais cela ne veut pas dire que l’histoire de Vichy était un tabou pour autant.
En plus, ce que je n’aime pas dans l’idée de tabou, c’est qu’il y aurait des turpitudes cachées que les historiens auraient pour devoir de démasquer. Cela donne une conception entièrement négative de l’histoire. On est là dans une histoire auxiliaire de la repentance. Vous dénoncez un tabou et dans un second temps vous sommez la collectivité de se repentir.
J’ai travaillé sur la spoliation des Juifs de France. J’ai étudié comment on avait volé aux Juifs leur maison, leur fond de commerce, leur propriété. J’ai également étudié comment la République française rétablie après 1944 s’était organisée pour réparer cette spoliation. Vous avez ensuite deux « politiquement correct » qui s’affrontent.
Le premier affirme qu’il ne faut pas dire trop de mal de Vichy. De ce point de vue c’était rétablir une vérité, parce que Vichy a été pire qu’on ne le pensait.
Mais vous avez le tabou symétrique. Il y a un certain nombre de gens qui ont trouvé que je mettais un peu trop d’acharnement à rechercher si les biens avaient effectivement été restitués. J’en ai trouvé la preuve dans des documents tout à fait aléatoires, comme des déclarations de succession. (…) Ces documents font apparaître que l’Etat français, la République française a vraiment fait tout ce qu’elle pouvait. Et certaines personnes auraient voulu qu’on dise que la France avait été fondamentalement antisémite et que le changement de régime n’y avait rien changé.
Il faut distinguer le tabou individuel et le tabou collectif. Le tabou individuel, c’est tout simplement le respect de la vie privée. Je trouve tout à fait normal qu’on ne permette pas à des citoyens dont les parents ou les grands-parents ont été victimes de dénonciations pendant la guerre de 40 de savoir qui a dénoncé leurs aïeux, ça me paraît prudent. Si on veut vivre ensemble, il faut accepter qu’il y ait des choses dont on ne reparle plus.
CT : En vous écoutant j’ai eu un sentiment assez étrange, je pense que ce vous dites pourrait être très discuté par d’autres historiens : qu’il est nécessaire, à certains moments, d’imposer des tabous pour que la société vive en paix aujourd’hui.
Parfois, dans une société, il ne faut pas parler de ce qui continue à couver. L’idée de nos contemporains, c’est que le vivre ensemble suppose la transparence. Et qu’il faut donc élucider tout ce qui est enjeu de conflit pour pouvoir ensuite se réconcilier.
CT : Vous évoquez l’idée que nous sommes dans une société « politiquement correcte » et pourtant nous prétendons vouloir tout dire sur le passé au nom d’une certaine transparence. Est-ce que cette transparence est justifiée, est-ce qu’elle est nécessaire ?
Le problème de l’historien est de comprendre comment les choses se sont passées. Ce n’est pas de stigmatiser Robespierre à cause de la terreur, c’est de comprendre pourquoi la terreur a existé. Et comment on en est venu là. La violence révolutionnaire était légitime, aujourd’hui la violence ne l’est plus.
(…) Vous interrogez toujours l’histoire à partir de questions actuelles. Le propre de l’historien est d’éviter l’anachronisme et de se poser la question aussi dans les termes dans lesquels les contemporains se la posaient.
CT : Est-ce qu’il y a d’autres causes aux tabous que les causes politiques, lorsque le régime impose une censure sur un sujet. Est-ce que des valeurs morales, religieuses, des centres d’intérêt intellectuels peuvent être à l’origine de certains tabous et de la façon dont certains tabous sont levés ?Il y a un cas exemplaire, c’est le reproche qui est fait aux anciens combattants de la guerre 1914-18 de n’avoir rien dit sur leur sexualité. De la part des historiens qui font ce reproche j’attends qu’ils expliquent leur propre sexualité avant de prendre leur question au sérieux. Il y a quand même un respect de la vie privée, de l’intimité, et c’est également vrai pour l’histoire du « tuer à la guerre ».
Aujourd’hui il est à la mode de dire que les poilus de 1914-18 ont choisi de taire ce qui aurait été l’expérience même de la guerre, c'est-à-dire la violence extrême, et le plaisir de tuer.
Cela concernerait les malheureux poilus qui n’ont rien dit dans leur livre, et c’est l’immense majorité. Je pense même que les trois quarts des poilus n’ont même pas eu l’occasion de tuer quelqu’un face à face. Pour se donner le rôle avantageux de lever des tabous et de les violer, des historiens sont en train d’imaginer que les poilus ont tous nettoyé des tranchées avec des couteaux en gros corps à corps et qu’ils ont choisi de se taire. Je trouve ça un peu inquiétant. Il y a une sorte de fascination pour la violence extrême.
CT : Pour conclure, est-ce qu’aujourd’hui en France il resterait un tabou, un silence dont vous aimeriez parler ?Aujourd’hui violer des tabous débouche toujours sur des repentances. Prenez l’histoire de France, c’était la Grande Nation, on a fait la révolution, on a fait la laïcité, on a fait la république, on est les seuls à avoir fait ça. Le vrai tabou aujourd’hui, c’est de donner aux Français des occasions d’être fiers de leur pays, ce qui semble interdit. Il y a de nombreuses turpitudes, mais malgré tout c’est une belle histoire. Et si nous voulons que cela continue à être une belle histoire, il faut peut-être aussi nous interroger sur la manière dont ces belles choses comme la République se sont faites, et pas seulement les mauvaises.







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