Emission du 07 mars 2010 - 07/03/10
l'art et la manière : la contrebasse
Un jour, nous avons reçu le courriel d’une téléspectatrice, Véronique Gautheron. Elle joue de la contrebasse. Elle nous disait : savez-vous que l’on peut jouer de la contrebasse avec un archet français ou un archet allemand ? Oh, oh ! Petite leçon de musique.
Karambolage a donc l’honneur de recevoir aujourd’hui deux grands musiciens. Voici à gauche Véronique Gautheron. Elle est française, elle enseigne la contrebasse et joue dans un orchestre de chambre d’ Ile de France, l’ensemble Naïri. Et voici à droite Eckhard Rudolph. Il est allemand, il enseigne la contrebasse au Conservatoire de Paris et il est contrebasse-solo à l’Ensemble Orchestral de Paris. Bon. Regardons ça d’un peu plus près.
Commençons par Véronique. Regardez comment Véronique tient son archet. Elle tient la main au-dessus de l’archet, les musiciens disent "sur la baguette", en bon allemand : "Oberbogengriff". Vous voyez ? Passons à Eckhard. Regardez, vous voyez la différence ? Il tient son archet par-dessous, "sous la baguette". En allemand "Unterbogengriff".
Bon, ceci a des incidences sur la forme de l’archet. Voici en haut l’archet français, en bas l’archet allemand : der "Bogen". Vous voyez que la partie haute de l’archet, la hausse, der "Frosch", la grenouille en allemand est plus étroite sur l’archet français que sur l’archet allemand. Quant à la pointe, die "Spitze", elle est plus grande, plus lourde sur l’archet français .Pourquoi en est-il ainsi ? Cela tient à des raisons historiques.
Disons, pour faire vite, que la contrebasse allemande, - tiens, à propos, vous savez que l’on dit la contrebasse en français et der, le "Kontrabass" en allemand ? – la contrebasse allemande, donc, s’est développée à la fin du 17ème siècle. On l’appelait d’abord "Violone". Elle est issue de la famille des gambes, dont on joue en tenant l’archet par-dessous.
La contrebasse française, elle, s’est développée plus tardivement. Elle est introduite dans les orchestres français au début du 18ième siècle pour renforcer le son dans le grave et produire des effets telle que la bataille, les tremblements de terre ou les tempêtes. La contrebasse française s’inscrit dans la lignée des violons et violoncelles que l’on joue la main sur la baguette.
A partir de là, on peut dire que deux écoles se sont développées, deux techniques. Le fer de lance, le héros de la technique par-dessous est un interprète italien, Domenico Dragonetti, du début du 19ième siècle, un contemporain et ami de Beethoven, premier compositeur à écrire des partitions importantes et difficiles pour la contrebasse. L’autre école se réfère à un compositeur italien de la seconde partie du 19ième siècle, un virtuose de la contrebasse et ami de Verdi, lui. Il s’appelle Giovanni Bottesini et c’est lui qui a codifié l’usage de l’archet tenu par le dessus.
Il faut noter que bien que ces techniques aient gagné leurs lettres de noblesse en Italie, on appelle partout dans le monde l’archet tenu par-dessous "archet allemand" et l’archet tenu par-dessus "archet français". Et tous les petits contrebassistes allemands apprennent la technique par-dessous tandis que tous les petits contrebassistes français apprennent la technique par-dessus.
Et qu’en pensent nos interprètes ? Non, ils ne croiseront pas le fer ou plutôt l’archet. Très diplomatiquement, nos amis nous expliquent que si les deux techniques permettent de tout jouer, chacune présente quelques avantages et inconvénients. Un exemple ? Ils conviennent tous deux que la technique allemande permet peut-être plus de précision dans les passages rapides. Et en tout cas plus de puissance. Un autre exemple ? On peut jouer à la contrebasse avec un archet, comme ça. Ou directement avec les doigts, comme ça. C’est ce qu’on appelle "pizzicato".
Dans un morceau, il faut parfois passer d’une façon de jouer à l’autre. Passer de l’archet au "pizzicato" est plus facile avec l’archet français qu’avec l’archet allemand. La tenue de l’archet à l’allemande réclame un mouvement de levier du bras beaucoup plus important que du côté français où le mouvement est nettement plus petit.
Encore un exemple ? Quand on joue, on peut lier les notes, c’est le "legato", ou les jouer de façon séparée, c’est le détaché, le "staccato". Bon, Véronique aura plus de facilité à jouer le "legato" avec son archet français, tandis que le détaché d’Eckart, lui, sera plus sonore avec son archet tenu à l’allemande.
Voilà, vous savez presque tout. Enfin, presque. Sauf peut-être ceci, tenez-vous bien : Comme pour nous simplifier la tâche, Véronique a jeté son dévolu sur une contrebasse allemande assez large, assez ronde, aux éclisses arrondies, ici, et à fond plat. Tandis que bien sûr, Eckhard, vous l’aurez deviné, joue sur une contrebasse française qui arbore des éclisses en pointes, comme les violons et dont le fond est bombé.
Donc, je résume, Véronique joue avec un archet à la française sur une contrebasse allemande , Eckhard joue avec un archet à l’allemande sur une contrebasse française. Vous suivez ? Bravo ! Bon, et puisque nous avons de si grands interprètes sur place, nous allons en profiter, non ? Allez, quelques notes pour terminer… définitivement dans un carton et si vous ne trouvez pas le courage de le jeter, rien ne vous empêche de le recycler en presse-papier ou en table basse.
Texte : Corinne Delvaux
Image : cd & Sabine Allard
Avec : Véronique Gautheron & Eckhard Rudolph
l'art et la manière : la contrebasse est disponible sur le
DVD 8
Edité le : 04-03-10
Dernière mise à jour le : 16-05-12