emission du 4 Janvier 2009 - 04/01/09
l'objet : le filet
Yaotcha d’Almeida est mi-togolaise, mi-guadeloupéenne et elle vit à Paris. Elle est anthropologue. Elle nous parle d’un objet de son enfance togolaise qu’elle utilise encore quotidiennement aujourd’hui.
À trois ans, j’ai quitté le Togo avec ma famille pour venir vivre en France, à Paris précisément. Dans mes valises, il y avait mon filet, petit objet discret du quotidien qui avait fait le voyage avec nous. C’est sans doute ma nounou "Dada" (terme affectueux qui signifie grande sœur en Mina, la langue de mon père) qui l’avait glissé dans ma valise et dans celle de mes frères.
Mon filet ressemble à un filet de pêche, mais en beaucoup plus petit, c’est un rectangle de 35cm sur 1m. Et comme des millions d’Africains, je m’en sers pour me laver, c’est notamment très pratique pour se frotter le dos ! L’utilisation du filet est somme toute assez simple ; on l’humidifie puis, on l’enduit de savon ou de gel douche. Maintenant, il ne reste plus qu’à appliquer le filet sur la peau en faisant des gestes circulaires pour faire mousser le tout. Bon, en France, on adore les gants de toilette, mais moi, je les trouve trop doux, on n’a pas l’impression d’être vraiment propre. Il y a quelques années, j’ai découvert avec surprise dans les supermarchés parisiens une version européenne de mon filet : une soi-disant "fleur de douche". Mais moi, je préfère de beaucoup mon filet.
D’ailleurs, trente ans après avoir quitté notre pays natal, mes deux frères et moi-même continuons à l’utiliser pour nous laver. Eux l’utilisent quotidiennement mais moi, je m’en sers au plus trois fois par semaine. Parce que ça décape ! Exfoliation garantie ! Ça débarrasse radicalement des cellules mortes, et ça rend la peau incomparablement douce… Si, de surcroît, vous vous enduisez ensuite de beurre de karité ou de beurre de cacao : alors, là, vous serez irrésistible…
Chaque fois que j’utilise le filet, que je reproduis le geste traditionnel qui m’a été appris dans ma petite enfance, je me sens reliée à mon origine africaine. Là bas, au Togo, on l’appelle "akoussa". Il y a l’akoussa que l’on fabrique avec le pain de singe, le fruit du Baobab. Pour faire un akoussa, il faut couper en deux ce pain de singe dont l’intérieur est très filandreux. On le vide de sa chair. Ensuite, on le débarrasse de sa peau, épaisse et solide, pour récupérer le "squelette" végétal. Cet akoussa-là devient très agréable au bout de 4 ou 5 utilisations, mais malheureusement, il ne dure pas très longtemps, il se désagrège très vite.
Et il y a l’akoussa fabriqué avec du loofah, ou luffa. Le loofah, c’est ce qui reste d’un concombre exotique qui pousse à même le sol. Il faut bien le nettoyer et le sécher. Cet akoussa-là est très doux, idéal pour effectuer un "peeling" ultra léger. Et il y l’akoussa fabriqué avec du sisal séché. Celui qui est beige est fin et doux, mais celui qui est marron est rigide et brut : mes frères et moi, comme tous les enfants, on le craignait particulièrement quand on était petits.
Bon, c’est vrai, les temps changent et le filet que j’utilise en France n’a plus grande chose à voir avec celui de mon enfance. A Paris, il suffit de se rendre dans l’une des boutiques africaines de Château-Rouge pour en trouver. Il y en a des bleus, des verts, des rouges, tous plus synthétiques les uns que les autres, ils coûtent un ou deux euros et ils viennent, eh oui… de Chine.
Texte : Yaotcha d’Almeida
Image : Stéphanie Cazaentre
l'objet : le filet est disponible sur le
DVD 7
Edité le : 18-12-08
Dernière mise à jour le : 16-05-12