Savez-vous compter en Français ? Alors complétez ce qui va suivre : vingt, trente, quarante, cinquante, soixante… et ensuite ? … Hein ? Septante ? Vous avez dit septante ? Comment pouvez-vous ! Attention, les Français vont se moquer de vous et de votre impardonnable archaïsme linguistique. Ils vont vous prendre, comble du ridicule, pour un Belge ou un Suisse et vouloir vous apprendre à parler le bon Français et à dire pour septante "soixante-dix" - donc à effectuer l’addition de soixante et de dix, pour huitante "quatre-vingts" - donc la multiplication de quatre par vingt - et pour nonante "quatre-vingt-dix": une multiplication suivie d’une addition. Facile !
Mais, d’où leur vient cette drôle de façon de faire en effectuant un calcul mental aussi absurde qui complique la vie à tous ceux dont le Français parlé en France n’est pas la langue maternelle ? Petite incursion dans le monde des chiffres. Dans toutes les langues indo-européennes, on compte sur une base décimale qu’il faut s’imaginer ainsi : pour compter des billes, vous les comptez une par une, de 1 à 10. Lorsque que vous avez 10 billes, vous les mettez dans un filet. Une fois que vous avez 10 filets, vous les mettez dans un carton. Si vous vous retrouvez à la fin avec 3 cartons, 7 filets et 9 billes, vous savez que vous avez trois cent septante-neuf billes. Voilà.
Tout le monde fait comme ça : les Allemands, les Anglais, les Italiens, les Chinois, les Grecs, les Juifs, les Indiens, les Russes, les Japonais, les Arabes et évidemment les Belges et les Suisses. Même les Français. Sauf qu’ils dévient de la règle une fois le 69 dépassé. Mais quelle mouche les a piqués ? La mouche, c’est la base vingt. Il est facile d’imaginer que l’origine de la base dix, ce sont les dix doigts de la main dont on se sert depuis des millénaires pour compter. Vous l’aviez deviné, non ? Et bien, figurez-vous, il y a des peuples qui ont découvert qu’en plus des 10 doigts, ils avaient 10 orteils. Et qui comptaient par paquets de vingt. C’étaient par exemple le cas des Aztèques, des Mayas, et des Esquimaux du Groenland. 20 billes font un filet, 5 filets un carton. Huitante, ce sont quatre filets : quatre-vingts, 4 fois 20.
Les Malinké du Haut Sénégal ont une façon particulièrement poétique de compter par vingt : le mot signifiant "un homme complet" est utilisé pour dire "vingt", car il a dix doigts et dix orteils. Pour quarante, ils disent "une couche", c'est-à-dire le nombre de doigts et d’orteils d’un couple réuni dans le même lit. On trouve également des traces de ce système appelé vigésimal chez les peuples celtiques : les Irlandais, les Bretons, les Gallois, etc. En Breton, "quarante" se dit "daou-ugent" : deux fois vingt. "Soixante" se dit "tri-ugent", trois fois vingt. Les Danois vont encore plus loin : quatre-vingt-dix, pardon, nonante, se dit chez eux : halvfemsindstyve – moitié cinq vingtaines. Il faut donc compter 5 vingtaines, moins la moitié de la dernière vingtaine. Ce qui donne quatre-vingt-dix, pardon, nonante - et aussi mal à la tête.
Au Moyen-âge en France, on comptait donc par vingtaines. Chez Molière, on trouve l’expression six-vingts qu’on utilisait pour dire cent-vingt. Et l’Hôpital "Les Quinze-Vingts", à Paris, a été construit sous Louis IX pour loger 300 vétérans aveugles. Il s’appelle d’ailleurs aujourd’hui encore Hôpital des Quinze-Vingts. La Révolution Française a bien tenté d’uniformiser les unités de mesure en instaurant le système décimal partout en France, mais elle n’a pas réussi à chasser toutes les traces de la base vingt. Et aujourd’hui, contre toute cohérence, les Français s’obstinent à garder ces drôles de chiffres compliqués et extravagants. Ça sonne chic, c’est différent. C’est bien connu : en France on aime être exceptionnel….







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