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Interview de... - 04/06/08

L'auteur Edelmann

Scénariste de la série « Le dernier témoin »


ARTE diffuse à partir du 5 juin 2008 chaque lundi la série à grand succès d'outre-Rhin (Interview du mai 2007 avant le décès inattendu d'Ulrich Mühe)

ARTE : Monsieur Edelmann, la série policière Le dernier témoin est diffusée depuis 1998 sur la Deuxième chaîne allemande (ZDF) avec un succès croissant. Vous en êtes le scénariste et l’architecte. Comment l’idée, a priori saugrenue, vous-est-elle venue de donner à un médecin légiste le rôle principal ?
Gregor Edelmann : L’ancien patron de la maison de production Nova-Film était tombé sur ma signature dans la Bild-Zeitung. À l’époque, je travaillais pour le théâtre, mais j’avais besoin d’argent et j’ai écrit une série d’articles dans ce quotidien populaire. La rédaction m’avait envoyé à Düsseldorf pour rencontrer le fameux Professeur Wolfgang Bonte, père de la médecine légale moderne en Allemagne, et le faire parler de son travail.
Et le Professeur Bonte vous a expliqué en quoi consistait son métier ?
Oui. Entre temps, il est malheureusement mort, mais il était à l’époque le directeur du département de médecine légale de l’Université Heinrich-Heine, à Düsseldorf. Un musée médico-légal y est d’ailleurs rattaché. Moi je n’y connaissais rien. Je suis donc allé à Düsseldorf et le Prof. Bonte m’a reçu, d’emblée aimable et très ouvert. Il m’a tout de suite emmené dans la salle d’autopsie, jamais encore je n’avais vu ça. Il m’a raconté plusieurs des affaires qu’il avait eu à traiter et j’ai écrit pour la Bild-Zeitung une série de douze articles. J’étais captivé. Un jour, j’ai reçu un appel du patron de Nova-Film, qui m’a dit qu’il avait lu mes articles et qu’il trouvait ces histoires terriblement intéressantes. Il m’a demandé si je n’avais pas envie d’en faire quelque chose pour la télévision, par exemple sous forme de scénarios pour une série. J’avais déjà travaillé comme scénariste, et, oui, l’idée me plaisait. C’est ainsi que tout a commencé.
Le docteur Kolmaar, médecin légiste avisé, songeur parfois, avec un côté coriace mais très à cheval sur l’éthique professionnelle, est magistralement interprété par Ulrich Mühe. Comment la distribution des rôles s’est-elle faite ?
Pour autant que je sache, on pensait au début à d’autres comédiens. Si mes souvenirs sont bons, certaines des personnes pressenties avaient refusé sous prétexte qu’il n’était question que de médecine légale, que c’était trop sombre, trop horrible. Et par un heureux hasard, le nom d’Ulrich Mühe a été évoqué. C’est vrai, il est idéal dans ce rôle, et c’est un immense acteur. Nous avons eu beaucoup de chance.
Entre temps, Ulrich Mühe est devenu une star internationale grâce au film « La vie des autres », récemment oscarisé. Restera-t-il fidèle à la série ?
Oui. Nous prévoyons de tourner dix nouveaux épisodes en début d’année. Nous en serons environ au 80e, ou au 85e…
ARTE présente les 26 premiers épisodes à partir du 4 juin. La médecine légale n’est pas un environnement pour les âmes sensibles. Comment vous documentez-vous pour vos histoires ? Vous nous avez dit être allé dans une salle d’autopsie, avoir un peu regardé comment cela se passait. Est-ce qu’il vous est arrivé d’être confronté à des affaires ou à des situations particulièrement pénibles ?
Je m’y suis habitué, je suis blindé. Au début, c’était différent. Je me souviens d’un noyé, mort depuis plusieurs jours. C’est une odeur pestilentielle qui se grave à tout jamais dans votre mémoire, j’en ai été malade. Mais maintenant, j’ai beaucoup travaillé sur la question, et j’ai eu d’excellents conseillers en la personne du Professeur Markus Rothschild, par exemple, qui dirige l’institut médico-légal à Cologne, ou du docteur Katzung pour la toxicologie. Je n’ai donc plus de problèmes lors de mes investigations.
Rien ne peut plus vous traumatiser ?
Non, plus rien parce qu’évidemment, avec le temps, j’ai étudié de très nombreuses affaires authentiques. La réalité est encore beaucoup plus traumatisante que ce qu’on montre dans un film, car en l’occurrence, la fiction fait l’objet d’un traitement esthétique.
Mais si vous êtes devenu imperturbable, il n’en va pas de même des téléspectateurs qu’un cadavre en décomposition, des membres sectionnés ou une autopsie peuvent choquer. Vous sentez-vous parfois obligé, au moment de l’écriture du scénario, de réfléchir aux réactions du public ?
Non, je pense que ce n’est pas au niveau de l’écriture que la question se pose. C’est au réalisateur de réfléchir à ce qu’il peut montrer ou non, ou à la manière de mettre les choses en image. Il existe cependant un domaine tabou, c’est tout ce qui touche à l’enfance, à la mort et aux blessures infligées aux très jeunes. Ce sont des sujets très sensibles et très difficiles, qui m’affligent beaucoup, même quand c’est de la fiction.
La série passe depuis plusieurs années sur les écrans allemands, et nous avons vu qu’elle se poursuivait. Le staff des comédiens est bien huilé, est-ce qu’aujourd’hui, vous calquez votre histoire sur cet ensemble stable, ou est-ce qu’il vous arrive d’introduire de nouveaux personnages ?
L’un et l’autre sont vrais. Les épisodes ont été tournés dans leur grande majorité par le même réalisateur, Bernhard Stephan, et quelques-uns seulement par d’autres. Les comédiens, avec Ulrich Mühe, sont les mêmes depuis le début. C’est une chance inouïe. La qualité du projet est assurée tout au long de l’année au même niveau. Bien sûr, le scénario doit être à la hauteur. Mais le secret de notre succès, c’est la stabilité des équipes techniques et artistiques. Une base solide capable d’accueillir de nouveaux personnages.
Savez-vous s’il est arrivé que des téléspectateurs émettent des critiques, trouvent que vous allez trop loin, n’aient pas envie de voir ça en début de soirée ? Y a-t-il eu des plaintes ?
J’ai connaissance d’une seule plainte, mais pour une toute autre raison. Il y a parfois de drôles de hasards. J’avais écrit une histoire sur un directeur de banque qui meurt dans un accident. Or, un directeur de banque en chair et en os portait le même nom que celui que j’avais donné à mon personnage fictif. La banque en question, croyant qu’il s’agissait d’un fait authentique mettant en cause et l’institution et la personne, a tenté d’interdire la diffusion de l’épisode. Pourtant c’était bel et bien une pure coïncidence. À part cela, nous n’avons jamais eu de problèmes.
Mais vous vous inspirez pourtant de la réalité, vous analysez des dossiers que vous adaptez d’une manière ou d’une autre pour en faire une fiction ?
Oui, et c’est certainement l’une des forces de la série. Les contenus, c’est-à-dire le background médico-légal, les décès, ce qui a provoqué la mort, sont toujours authentiques. De même que la façon de procéder du docteur Kolmaar : les autopsies, les analyses de laboratoire sont réalistes. Seuls quelques points divergent pour ne pas tenter d’éventuels imitateurs. Certaines choses sont tues ou dites autrement. Mais il n’y a rien, dans Le dernier témoin, qui ne puisse réellement arriver…

Propos recueillis par Thomas Neuhauser en mai 2007.

Edité le : 01-06-07
Dernière mise à jour le : 04-06-08